Le Samouraï est
devenu marin…
1880, Toulon
vit une sorte d’apogée, la marine
y est toute puissante. Toulon est alors la porte des colonies. Depuis
l’expédition d’Egypte, toutes les expéditions partent de cette rade magnifique,
merveilleux abri naturel pour l’une des plus belles flottes du monde.
Une simple
lettre du gouvernement shogunal de Tokugawa au ministre de France et voilà
l’histoire de toute une famille qui prend le large et bourlingue de la mer de
Chine à la Méditerranée.
1865, le Japon
est en pleine guerre civile, mais le Shogun a entrepris ce que l’empereur Meiji
va poursuivre : doter son pays d’une armée et d’une marine moderne. Son excellence l’ambassadeur en appelle à son
ami l’Amiral Jaurès qui a la bonne idée
d’envoyer son meilleur ingénieur, justement présent en Chine. Il s’agit de monsieur Léonce François
Verny. Le site de Yokosuka est retenu,
en partie pour sa similitude avec la rade de Toulon. Là ne s’est pas arrêté
l’illusion car Monsieur Verny et les 47
français affectés à ce chantier, ont , soit par fantaisie (ce qui n’est
pas la caractéristique de nos ingénieurs, loin s’en faut), soit parce qu’ils en
avaient déjà les plans (ce qui est plus vraisemblable) reproduit les premiers
bâtiments de l’arsenal de Toulon, à l’identique. Cette facétie que j’ai
pressenti plus rationnelle que volontaire a institué des liens entre nos
marines, dont les conséquences furent des plus personnelles.
Un campanile de
style provençal se dresse brusquement sur la côte japonaise, a proximité de
Yokohama, tandis que des murailles et des bâtiments dignes de Vauban surgissent
de terre pour la plus grande gloire de nos deux pays.
Comme une
résurgence du XVIIème siècle au beau
milieu de cet empire nouveau…

Mais le jeune
officier japonais qui arpente les quais n’ignore rien de tout cela, au
contraire c’est pour ces raisons qu’il est parti aussi loin de chez lui.
Ce jeune
officier avait fière allure dans son uniforme le plus sémillant. Avec l’âge,
Yoshi avait gagné en force et en assurance, mais il avait aussi conservé ce
regard brillant et un peu farouche du « petit ours » qui avait
franchi les montagnes au centre du japon.
Contrairement à
ses amis français et aux deux autres japonais qui formaient la mission d’ échange avec la France,
Yoshi n’était un habitué des rues chaudes de Toulon et des fameuses petites
alliées qui faisaient le charme des lupanars les plus variés depuis Barcelone
jusqu’à Gènes. Bien sûr il avait fait des reconnaissances dans quelques soirées
interlopes et il avait frôlé le demi-monde du Mourillon, mais il avait refusé de se perdre dans les
fumeries d’opium qui permettaient aux coloniaux de ne pas être sevrés de leurs
vices exotiques.
Toulon en 1880,
est un lieu des plus paradoxaux. Une
ville de province, dont la bourgeoisie est des plus étriquée, où tout tourne
autour de l’état et de son service, que ce soit les militaires, les
fonctionnaires et même leur famille, ils ont tous cette indicible
consigne : apparaître irréprochables.
Et dans cette même ville, tous ces jeunes hommes rassemblés suscitent
une incroyable énergie où la fête peut aller jusqu’à la débauche. Il y a comme une partition géographique de
ces deux façons de vivre à Toulon.
Une partie
propre, convenable, en adéquation avec la morale de cette troisième République
qui se construit. Les bâtiments de cette
ville haute sont à l’image de cette ambition de respectabilité sans
faille : de la toute nouvelle
poste, de la chambre de commerce en passant par le nouveau Musée-Bibliothèque
de la ville. La sous préfecture est en chantier depuis déjà plusieurs
années et les immeubles haussmaniens commencent à redessiner tout le plan de la
ville. Les trottoirs y sont larges et
propres. Cela permet aux familles comme-il-faut de faire la promenade rituelle
du dimanche, et aux dames de la haute
(ville) de ne pas maculer leur bas de robe avec la fange des bas
quartiers. Même les boutiquiers ont su
s’adapter à ces temps nouveaux et leurs commerces se sont conformé à ce mode de
vie plus bourgeois, moins mélangé, avec des commerces moins sales, et des
produits plus ciblés Toute une classe
moyenne qui apparaissait , avec ses rites, ses codes, ses envies, ses grandeurs
et ses bassesses. Les dames de ce quartier ne sortaient qu’en panoplie
complète : une armature en forme de
pouf qui a remplacé les amples crinolines du troisième empire, les robes sont
recouvertes passementeries qui transforment les femmes de qualité en ornement
d’intérieur. Leur corset les enferme plus surement qu’une prison, mais il est
vrai qu’elles ressemblent alors à des reines hautaines et dominatrices. Les chapeaux de l’année sont petits et
en pointe, une merveille de
séduction, Les jeunes hommes de la ville
ne sont pas insensibles
aux jeunes vierges ou demi-vierges
qui paradent devant eux et les mettent en émoi.
Il y a des
degrés dans la descente morale de cette société, il existe comme un purgatoire.
Ce pourrait être les quartiers populaires. Là où le petit peuple de la rade
bruisse, bouge comme une troupe de théâtre qui connaît parfaitement son rôle et
qui le joue à la perfection. Les appels des
portefaix à la recherche de colis à transporter, le cris des marchandes
du cours Lafayette, qui rivalisent chaque jour pour faire s’arrêter le chaland
à grands renforts de mots parfois drôles, mais le plus souvent graveleux. Le jeune japonais a été fasciné par toute
cette verve, par ces couleurs et il s’est rappelé des cris, et des mêmes odeurs
qu’il avait observé en entrant il y a si longtemps à Yedo. Il aime cette partie de la ville, faite de
coins et de recoins, d’ombres profondes et de lieux inondés de soleil, comme en
feu durant l’été. Il a toujours aimé
faire des croquis et il a ramené des scènes paisibles saisies dans ce
purgatoire. Il a découvert des petits caboulots où il aime
goûter à des plats simples mais aux saveurs vrais. Il s’achète également des
fleurs chez une petite marchande de la rue Alézard. Plus tard ces fleurs seront
destinés à un autre logis que sa chambrée en ville, mais pour l’heure, il
parfait sa connaissance de la flore locale.
Si purgatoire,
il y a, un enfer existe donc : à Toulon, il a pour nom la « basse
ville », ou encore le bagne. Un
ensemble de rues où se succèdent de nombreux estaminets, dont certains méritent
davantage le vocable de « bouge ». On reconnaît les limites de
l’enfer aux décorations outrancières, si indélicatement vulgaires, qui
jalonnent ces rues où l’on ne vient pas par hasard ; malheur au bourgeois
qui s’égare, car ici aussi, il y a des codes et une manière de porter son béret
ou sa casquette ; c’est un lieu où les grades et distinctions restent à la
frontière : tout est fait pour
oublier, pour s’oublier, au moins pour le temps du passage. Tous ces bars ont des ambiances ou des
« spécialités » différentes. Le décor y est pour beaucoup, le mauvais
goût y est du plus sûr. Notre jeune
officier n’a pas renâclé, et il a fait œuvre d’ethnologue, en accompagnant
quelquefois ses compagnons dans leurs errances nocturnes. Mais, dans ces rares
occasions, il a conservé une posture d’observateur neutre, et il ne participe
qu’aux libations alcooliques et se retire avant la fin des bacchanales. Ses
camarades commencent d’ailleurs à se poser des questions, sur la hauteur de sa
vertu, ou le flou de sa virilité ?
Son allure est
des plus nobles, et son protecteur a veillé à ce qu’il ne manque de rien et représente dignement son pays.
L’orientalisme a marqué les esprits en occident et l’attrait d’un pays
longtemps interdit comme le Japon est des plus forts. Les officiers français le
traitent comme un camarade, car il a rapidement fait l’effort de parfaitement
parler français, et ils ont vite remarqué sa vivacité d’esprit et sa
volonté. Les françaises sont davantage
attirés par son regard vif et ses
cheveux de jais.
Ses pas
l’amènent souvent à marcher le long de
la mer en partant du petit port Saint Louis, en longeant la corniche et en remontant
la petite route du Cap Brun entre les grandes et belles « campagnes »
des riches toulonnais. Parfois au cours
de ces promenades, le jeune enseigne repense à cet enfant qui fuyait la guerre
civile et ces souvenirs rendent ces moments présents si paisibles. Il est si
jeune et pourtant il lui semble avoir déjà beaucoup vécu. Son pas est vif, et souvent il dépasse
quelques groupes, des couples en promenade, ou bien des jeunes filles en grande
conversation qui se protègent du soleil printanier avec de jolies ombrelles qui
lui rappellent son pays. Il apprécie cette France où tout semble bien en
place : les gens, les idées, les immeubles et les institutions. Ce pays
est si ordonné par rapport au Japon qui vit une vraie révolution. Tout y est
bouleversé : les valeurs ancestrales qui doivent laisser de la place à la
vie moderne. D’où ce fracas de l’Histoire, et les bruits de plaques tectoniques
qui rentrent en collision : le Japon moderne contre le Japon féodal !
A cette époque
Yhosigoro Ito écrit à sa mère que la France est un pays très beau, que les gens
y sont certes civilisés, mais que cela ne les empêche pas de le regarder
parfois comme un animal étrange et même certains vont lui parler ce que les
français appelle « petit nègre ».
Pour se moquer d’eux, il met un point d’honneur à leur répondre en
alexandrins dignes de Corneille ou Racine. Il lui cite une phrase appris
récemment « passer pour un idiot
aux yeux d’un imbécile est un plaisir de gourmet ». Cela a beaucoup fait
rire sa chère maman.
La première
fois où il est entré dans l’arsenal de Toulon
avec un groupe de camarades français,
le jeune japonais qui a traversé les mers a ces quelques mots surprenants :
-
mais je connais cet endroit…
Tous ses
camarades français s’esclaffent sans
savoir que leur ami ne se trompe pas et
rend hommage au travail de Léonce Verny.
Tous ces jeunes officiers sont venus suivre les mêmes cours de
navigation que lui sur un bâtiment de guerre, joliment appelé « la Dévastation ». Ce fier cuirassé de 31 officiers et 712 hommes d’équipage représentait
ce qui se faisait de mieux dans ces
années 1885. Son commandant, le
capitaine de vaisseau Le Bourgeois, aimait à dire à ses jeunes officiers :
-
Messieurs, malgré
l’acier, nous sommes encore de vrais
marins, nos trois mâts, nos voiles
carrées, nos focs et beaupré en
attestent…
Il ne se
doutait certainement pas que son navire
serait l’un des dernier de ces dinosaures hybrides à arborer mâtures.
Yoshi avait été affecté à l’une des 4 pièces de 340
mm qui se trouvaient sur les angles de la casemate, fixées sur des affuts
mobiles qui leur permettaient de couvrir 360°.
La jeune fille
de très bonne famille, qui avait remarqué le regard intense que ce jeune
officier « exotique » portait sur elle, ne s’en était pas lassée et
elle venait chaque dimanche après midi au concert donné par la musique de la
flotte pour les marins et leur famille.
De regard en billets doux, puis de rencontres fortuites en promenades
consenties, l’alliance entre les deux
cultures s’est insinuée dans la sphère privée…mais de là aller au
mariage ?
Par tradition,
comme par bienséance, c’est le prétendant qui annonce le premier ses louables
mais pressantes intentions, la jeune fille ne faisant alors que remarquer peu à
peu les manœuvres de contournement de l’assaillant. La jeune Marie joua en partie ce jeu, mais
elle y ajouta quelques ingrédients personnels qui encouragèrent le jeune
enseigne. De concert en concert, puis de
promenade en promenade, l’enseigne gagna du terrain , mais la jeune fille n’en
perdit pas, telle une joueuse de go, jeu qu’elle ignorait alors, elle le laissa
venir pour mieux l’encercler !
Yoshi transmet
la demande en mariage de mon arrière grand mère à sa hiérarchie au Japon. Dès
réception, l’enseigne de vaisseau Ito est rappelé dans son pays d’urgence. La
demande relevait de l’empereur dont
Yoshi était vassal.
Une fois sa
permission obtenue, le jeune officier
repartit chercher sa promise à Toulon. Ainsi Marie Frappaz s’en alla au pays de Madama Butterfly pour épouser son bel officier oriental…mais,
chaperon il y eut, puisque Marie emportait dans ses bagages sa mère Ernestine
Vignetti (nom qu’elle portait par son second mariage).
Bien sûr, il
faut admirer le courage de Yoshi qui a quelque peu bravé l’autorité de son
seigneur et maître, mais que dire de l’immense pas fait par cette jeune fille,
née d’une sage et bonne famille de province, qui va braver de si nombreux
interdits et préjugés pour oser « s’amouracher » de ce prince
exotique. Marie, pour être discrète, est une femme résolue et elle sent que cet
homme venu de si loin, va la transporter dans un autre univers. Et si sa raison
est effrayée, son cœur est résolu. Marie
Frappaz va traverser les mers par amour pour ce bel officier.
Imaginez
l’incroyable mariage entre occident et orient. Vision insolite des kimonos
d’apparat qui se mélangent aux très austères uniformes de marine. Toute une
partie de l’état major de la marine japonaise est présente, et partage le salon
avec les représentants de la cour impériale, les uns en frac, les autres en
tenue traditionnelle. Ce mariage a une « gueule » folle : même un récit de Pierre Loti ou de Victor
Segalen n’en aurait pas rendu toute la couleur et l’éclat.
Yoshi fait une carrière brillante dans la cette
nouvelle marine japonaise et depuis l’école militaire, il a pour condisciple un
certain Togo
Quelques trente
années plus tard, un étrange mouvement inverse va se produire, comme
l’irrésistible retour du courant de marée, obéissant à la capricieuse influence
de la lune, L’histoire est vraiment cyclique…
Suis très intéressée par ce texte sur Yoshi Ito, grand ami de mon arrière grand père et son condisciple à l'Ecole Navale : aimerais entrer en contact avec l'auteur ou avoir les références de cet ouvrage ( j'ai une jolie photo de Yoshi Ito de cette époque)
RépondreSupprimerMerci d'avance
Catherine Thomas ( c.bedel.thomas@gmail.com
Merci d'avance