mercredi 22 avril 2015

Atelier mémoire (suite) le Sillage des Héros Chapitre 4

Le Samouraï est devenu marin…




1880,  Toulon  vit une sorte d’apogée,  la marine y est toute puissante. Toulon est alors la porte des colonies. Depuis l’expédition d’Egypte, toutes les expéditions partent de cette rade magnifique, merveilleux abri naturel pour l’une des plus belles flottes du monde.

Une simple lettre du gouvernement shogunal de Tokugawa au ministre de France et voilà l’histoire de toute une famille qui prend le large et bourlingue de la mer de Chine à la Méditerranée.

1865, le Japon est en pleine guerre civile, mais le Shogun a entrepris ce que l’empereur Meiji va poursuivre : doter son pays d’une armée et d’une marine moderne.  Son excellence l’ambassadeur en appelle à son ami l’Amiral  Jaurès qui a la bonne idée d’envoyer son meilleur ingénieur, justement présent en Chine.  Il s’agit de monsieur Léonce François Verny.   Le site de Yokosuka est retenu, en partie pour sa similitude avec la rade de Toulon. Là ne s’est pas arrêté l’illusion car Monsieur Verny et les 47  français affectés à ce chantier, ont , soit par fantaisie (ce qui n’est pas la caractéristique de nos ingénieurs, loin s’en faut), soit parce qu’ils en avaient déjà les plans (ce qui est plus vraisemblable) reproduit les premiers bâtiments de l’arsenal de Toulon, à l’identique. Cette facétie que j’ai pressenti plus rationnelle que volontaire a institué des liens entre nos marines, dont les conséquences furent des plus personnelles.

Un campanile de style provençal se dresse brusquement sur la côte japonaise, a proximité de Yokohama, tandis que des murailles et des bâtiments dignes de Vauban surgissent de terre pour la plus grande gloire de nos deux pays. 
Comme une résurgence du XVIIème siècle  au beau milieu de cet empire nouveau…

Description : http://www.city.yokosuka.kanagawa.jp/0130/culture_info/france/images/kankou_annai.jpg


Mais le jeune officier japonais qui arpente les quais n’ignore rien de tout cela, au contraire c’est pour ces raisons qu’il est parti aussi loin de chez lui.


Ce jeune officier avait fière allure dans son uniforme le plus sémillant. Avec l’âge, Yoshi avait gagné en force et en assurance, mais il avait aussi conservé ce regard brillant et un peu farouche du « petit ours » qui avait franchi  les montagnes au centre du japon. 

Contrairement à ses amis français et aux deux autres japonais qui formaient  la mission d’ échange avec la France, Yoshi n’était un habitué des rues chaudes de Toulon et des fameuses petites alliées qui faisaient le charme des lupanars les plus variés depuis Barcelone jusqu’à Gènes. Bien sûr il avait fait des reconnaissances dans quelques soirées interlopes et il avait frôlé le demi-monde du Mourillon,  mais il avait refusé de se perdre dans les fumeries d’opium qui permettaient aux coloniaux de ne pas être sevrés de leurs vices exotiques. 

Toulon en 1880, est un lieu des plus paradoxaux.  Une ville de province, dont la bourgeoisie est des plus étriquée, où tout tourne autour de l’état et de son service, que ce soit les militaires, les fonctionnaires et même leur famille, ils ont tous cette indicible consigne : apparaître irréprochables.   Et dans cette même ville, tous ces jeunes hommes rassemblés suscitent une incroyable énergie où la fête peut aller jusqu’à la débauche.  Il y a comme une partition géographique de ces deux façons de vivre à Toulon.

Une partie propre, convenable, en adéquation avec la morale de cette troisième République qui se construit.  Les bâtiments de cette ville haute sont à l’image de cette ambition de respectabilité sans faille :  de la toute nouvelle poste, de la chambre de commerce en passant par le nouveau Musée-Bibliothèque de la ville. La sous préfecture est en chantier depuis déjà plusieurs années  et les immeubles haussmaniens  commencent à redessiner tout le plan de la ville.  Les trottoirs y sont larges et propres. Cela permet aux familles comme-il-faut de faire la promenade rituelle du dimanche,  et aux dames de la haute (ville) de ne pas maculer leur bas de robe avec la fange des bas quartiers.  Même les boutiquiers ont su s’adapter à ces temps nouveaux et leurs commerces se sont conformé à ce mode de vie plus bourgeois, moins mélangé, avec des commerces moins sales, et des produits plus ciblés  Toute une classe moyenne qui apparaissait , avec ses rites, ses codes, ses envies, ses grandeurs et ses bassesses. Les dames de ce quartier ne sortaient qu’en panoplie complète :  une armature en forme de pouf qui a remplacé les amples crinolines du troisième empire, les robes sont recouvertes passementeries qui transforment les femmes de qualité en ornement d’intérieur. Leur corset les enferme plus surement qu’une prison, mais il est vrai qu’elles ressemblent alors à des reines hautaines et dominatrices.  Les chapeaux de l’année sont petits et en  pointe, une merveille de séduction,  Les jeunes hommes de la ville ne sont  pas  insensibles  aux jeunes vierges ou demi-vierges  qui paradent devant eux et les mettent en émoi.

Il y a des degrés dans la descente morale de cette société, il existe comme un purgatoire. Ce pourrait être les quartiers populaires. Là où le petit peuple de la rade bruisse, bouge comme une troupe de théâtre qui connaît parfaitement son rôle et qui le joue à la perfection. Les appels des  portefaix à la recherche de colis à transporter, le cris des marchandes du cours Lafayette, qui rivalisent chaque jour pour faire s’arrêter le chaland à grands renforts de mots parfois drôles, mais le plus souvent graveleux.  Le jeune japonais a été fasciné par toute cette verve, par ces couleurs et il s’est rappelé des cris, et des mêmes odeurs qu’il avait observé en entrant il y a si longtemps à Yedo.  Il aime cette partie de la ville, faite de coins et de recoins, d’ombres profondes et de lieux inondés de soleil, comme en feu durant l’été.  Il a toujours aimé faire des croquis et il a ramené des scènes paisibles saisies dans ce purgatoire.  Il  a découvert des petits caboulots où il aime goûter à des plats simples mais aux saveurs vrais. Il s’achète également des fleurs chez une petite marchande de la rue Alézard. Plus tard ces fleurs seront destinés à un autre logis que sa chambrée en ville, mais pour l’heure, il parfait sa connaissance de la flore locale.




Si purgatoire, il y a, un enfer existe donc : à Toulon, il a pour nom la « basse ville », ou encore le bagne.  Un ensemble de rues où se succèdent de nombreux estaminets, dont certains méritent davantage le vocable de « bouge ». On reconnaît les limites de l’enfer aux décorations outrancières, si indélicatement vulgaires, qui jalonnent ces rues où l’on ne vient pas par hasard ; malheur au bourgeois qui s’égare, car ici aussi, il y a des codes et une manière de porter son béret ou sa casquette ; c’est un lieu où les grades et distinctions restent à la frontière :  tout est fait pour oublier, pour s’oublier, au moins pour le temps du passage.  Tous ces bars ont des ambiances ou des « spécialités » différentes. Le décor y est pour beaucoup, le mauvais goût y est du plus sûr.  Notre jeune officier n’a pas renâclé, et il a fait œuvre d’ethnologue, en accompagnant quelquefois ses compagnons dans leurs errances nocturnes. Mais, dans ces rares occasions, il a conservé une posture d’observateur neutre, et il ne participe qu’aux libations alcooliques et se retire avant la fin des bacchanales. Ses camarades commencent d’ailleurs à se poser des questions, sur la hauteur de sa vertu, ou le flou de sa virilité ?

Son allure est des plus nobles, et son protecteur a veillé à ce qu’il ne manque de rien  et représente dignement son pays. L’orientalisme a marqué les esprits en occident et l’attrait d’un pays longtemps interdit comme le Japon est des plus forts. Les officiers français le traitent comme un camarade, car il a rapidement fait l’effort de parfaitement parler français, et ils ont vite remarqué sa vivacité d’esprit et sa volonté.  Les françaises sont davantage attirés  par son regard vif et ses cheveux de jais.  

Ses pas l’amènent souvent  à marcher le long de la mer en partant du petit port Saint Louis, en longeant la corniche et en remontant la petite route du Cap Brun entre les grandes et belles « campagnes » des riches toulonnais.  Parfois au cours de ces promenades, le jeune enseigne repense à cet enfant qui fuyait la guerre civile et ces souvenirs rendent ces moments présents si paisibles. Il est si jeune et pourtant il lui semble avoir déjà beaucoup vécu.  Son pas est vif, et souvent il dépasse quelques groupes, des couples en promenade, ou bien des jeunes filles en grande conversation qui se protègent du soleil printanier avec de jolies ombrelles qui lui rappellent son pays. Il apprécie cette France où tout semble bien en place : les gens, les idées, les immeubles et les institutions. Ce pays est si ordonné par rapport au Japon qui vit une vraie révolution. Tout y est bouleversé : les valeurs ancestrales qui doivent laisser de la place à la vie moderne. D’où ce fracas de l’Histoire, et les bruits de plaques tectoniques qui rentrent en collision : le Japon moderne contre le Japon féodal !

A cette époque Yhosigoro Ito écrit à sa mère que la France est un pays très beau, que les gens y sont certes civilisés, mais que cela ne les empêche pas de le regarder parfois comme un animal étrange et même certains vont lui parler ce que les français appelle « petit nègre ».  Pour se moquer d’eux, il met un point d’honneur à leur répondre en alexandrins dignes de Corneille ou Racine. Il lui cite une phrase appris récemment  « passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est un plaisir de gourmet ». Cela a beaucoup fait rire sa chère maman.

La première fois où il est entré dans l’arsenal de Toulon  avec un groupe de camarades français,  le jeune japonais qui a traversé les mers  a ces quelques mots surprenants :
-       mais je connais cet endroit…
Tous ses camarades français s’esclaffent  sans savoir que leur ami  ne se trompe pas et rend hommage au travail de Léonce Verny.

 Tous ces jeunes officiers  sont venus suivre les mêmes cours de navigation que lui sur  un bâtiment de guerre,  joliment appelé   « la Dévastation ».  Ce fier cuirassé  de 31 officiers et 712 hommes d’équipage représentait ce qui se faisait de mieux  dans ces années 1885.  Son commandant, le capitaine de vaisseau Le Bourgeois, aimait à dire à ses jeunes officiers :
-       Messieurs,  malgré l’acier, nous sommes encore  de vrais marins,  nos trois mâts, nos voiles carrées, nos focs et beaupré  en attestent…
Il ne se doutait certainement  pas que son navire serait l’un des dernier de ces dinosaures hybrides à arborer mâtures.
Yoshi  avait été affecté à l’une des 4 pièces de 340 mm qui se trouvaient sur les angles de la casemate, fixées sur des affuts mobiles qui leur permettaient de couvrir 360°.


La jeune fille de très bonne famille, qui avait remarqué le regard intense que ce jeune officier « exotique » portait sur elle, ne s’en était pas lassée et elle venait chaque dimanche après midi au concert donné par la musique de la flotte pour les marins et leur famille.   De regard en billets doux, puis de rencontres fortuites en promenades consenties, l’alliance  entre les deux cultures s’est insinuée dans la sphère privée…mais de là aller au mariage ?

Par tradition, comme par bienséance, c’est le prétendant qui annonce le premier ses louables mais pressantes intentions, la jeune fille ne faisant alors que remarquer peu à peu les manœuvres de contournement de l’assaillant.  La jeune Marie joua en partie ce jeu, mais elle y ajouta quelques ingrédients personnels qui encouragèrent le jeune enseigne.  De concert en concert, puis de promenade en promenade, l’enseigne gagna du terrain , mais la jeune fille n’en perdit pas, telle une joueuse de go, jeu qu’elle ignorait alors, elle le laissa venir pour mieux l’encercler !



Yoshi transmet la demande en mariage de mon arrière grand mère à sa hiérarchie au Japon. Dès réception, l’enseigne de vaisseau Ito est rappelé dans son pays d’urgence. La demande  relevait de l’empereur dont Yoshi était vassal.

Une fois sa permission obtenue,  le jeune officier repartit chercher sa promise  à Toulon.  Ainsi Marie Frappaz  s’en alla au pays de Madama Butterfly  pour épouser son bel officier oriental…mais, chaperon il y eut, puisque Marie emportait dans ses bagages sa mère Ernestine Vignetti (nom qu’elle portait par son second mariage).

Bien sûr, il faut admirer le courage de Yoshi qui a quelque peu bravé l’autorité de son seigneur et maître, mais que dire de l’immense pas fait par cette jeune fille, née d’une sage et bonne famille de province, qui va braver de si nombreux interdits et préjugés pour oser « s’amouracher » de ce prince exotique. Marie, pour être discrète, est une femme résolue et elle sent que cet homme venu de si loin, va la transporter dans un autre univers. Et si sa raison est effrayée, son cœur est résolu.  Marie Frappaz va traverser les mers par amour pour ce bel officier.


Imaginez l’incroyable mariage entre occident et orient. Vision insolite des kimonos d’apparat qui se mélangent aux très austères uniformes de marine. Toute une partie de l’état major de la marine japonaise est présente, et partage le salon avec les représentants de la cour impériale, les uns en frac, les autres en tenue traditionnelle. Ce mariage a une « gueule » folle :  même un récit de Pierre Loti ou de Victor Segalen n’en aurait pas rendu toute la couleur et l’éclat.

Yoshi  fait une carrière brillante dans la cette nouvelle marine japonaise et depuis l’école militaire, il a pour condisciple un certain Togo


Quelques trente années plus tard, un étrange mouvement inverse va se produire, comme l’irrésistible retour du courant de marée, obéissant à la capricieuse influence de la lune, L’histoire est vraiment cyclique…




1 commentaire:

  1. Suis très intéressée par ce texte sur Yoshi Ito, grand ami de mon arrière grand père et son condisciple à l'Ecole Navale : aimerais entrer en contact avec l'auteur ou avoir les références de cet ouvrage ( j'ai une jolie photo de Yoshi Ito de cette époque)
    Merci d'avance
    Catherine Thomas ( c.bedel.thomas@gmail.com
    Merci d'avance

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