lundi 6 avril 2015

L'atelier d'écriture "mémoire"


Sans vous prendre pour Chateaubriand...









Comment le mieux amener nos publics vers la lecture et vers la culture?

Le credo de l'action culturelle et celui plus tard de la médiation reposent fortement sur la théorie de l'engagement qui est un des piliers de la psychologie sociale:

Pour pimenter l'exercice je vous propose de l'associer à une grande aspiration de vos publics, "retrouvez la mémoire", c'est à dire retendre le fil avec leurs aïeux  et en faire la narration!

Pour ma part, je me suis livré à cet exercice avec un grand plaisir et je vais vous livrer le premier chapitre:




Le  Sillage des Héros…



“Telle la naissance des feuilles,
telle celle des hommes.
Il y a des feuilles que le vent répand
à terre, mais la forêt puissante
en produit  d’autres,  le printemps revient.
Ainsi pour les hommes :
une génération naît, l’autre finit.“   

Homère  L’Odyssée




« Un héros, c’est une vérité augmentée qui vous aide à vivre.
Un héros de famille, c’est un arrangement avec l’histoire, toujours utile à la famille… »
(votre serviteur)





Comme  pour vous, je l’imagine, l’idée d’écrire sur ma famille m’a toujours paru fastidieuse et à reporter sans cesse.  J’étais certain que l’oubli pourrait se révéler préférable à la découverte du passé.  J’aurais sûrement dû rester ferme sur ces positions des plus pertinentes.


Le jour,  où dans un bel appartement haussmannien de Marseille, mon cousin François me remet mystérieusement une pile de courriers et d’écrits, j’aurais dû décliner.  Mais, poliment,  je les range dans ma besace, ignorant à cet instant les conséquences de cet acte.

Durant plusieurs semaines, ces feuillets sont restés près de mon ordinateur, et puis, un matin, je les ai parcouru  d’une traite…j’ai tout lu,  fasciné, intrigué !

Famille plus étonnante que je ne croyais, avec des histoires qui sont plus impressionnantes que celles de certains bouquins. Cela me donne envie de creuser dans cette mémoire enfouie et de découvrir les vérités comme les légendes. Et  tout en commençant mes premières explorations je pressens l’importance du légendaire dans tous ces récits. 

Merci, mon cousin pour m’avoir entrouvert la porte de ces secrets et pour avoir attisé les braises de ma curiosité.  Une famille c’est comme un vieux manoir,  il y a des pièces où l’on entre sans hésiter parce qu’elles sont accessibles, lumineuses, et  nous donnent envie d’y demeurer…Et puis il y a des pièces en haut des escaliers, plus sombres, qui n’ont pas été aérées depuis longtemps et où flotte un parfum suranné et rance…On a tort car c’est généralement dans ces pièces que nous pouvons découvrir des détails, d’anciennes histoires oubliées.  Et enfin, il y a les coins vraiment glauques, greniers, caves, appentis  où je n’ai même pas l’envie de pénétrer par lâcheté ou prémonition. Pour celui qui surmonte cette aversion naturelle, il y a souvent la découverte de certains secrets de famille  ou bien de quelques vérités pitoyables.

Quand on s’embarque pour une telle aventure, il est bon de s’attendre à la découverte d’îles mystérieuses, mais aussi de récifs  et de brisants…

Il y aura toujours un superman, un cow-boy intrépide, un chevalier en armure brave et loyal qui apparaîtra dans vos rêves  d’enfants pour effacer les frustrations innombrables de ce monde soit disant enfantin. Mais souvent, derrière ces sauveurs de pacotille, on nous aura bercé avec la belle légende familiale.  Les héros de famille sont plus impressionnants que ceux de « papier », car ils sont présents, leur ombres nous suivent, figures à la fois familières et fantomatiques.

Pour moi, cela a débuté par des récits venant de Maman ou de Bonne-Maman, ma grand mère maternelle. Puis c’est au détour de fouilles indiscrètes, ou bien d’un hasard que des bribes du passé ont ressurgi.  Parfois une vieille photo sépia, ou encore un courrier abîmé ; le début d’une courte histoire, une petite tranche de vie.
Les récits que je vais vous faire  ne sont ni de pures vérités (sauf une pour partie), ni de pures fictions. Mais parfois, j’en suis certain, ma construction sera moins  forte que la véritable histoire, mais qu’importe, il faut donner l’ambiance, le souffle de ces personnes.  Leur redonner vie, retrouver leur rêves, leurs espoirs, c’est davantage un besoin, une pulsion, qu’une décision mûrement réfléchie.  Pourquoi aller s’encombrer de personnages de fiction alors que les héros sont déjà dans nos gènes et ne demandent qu’à enflammer notre imagination. Aussi , si ces petites histoires vous donnent l’envie de fouiller les greniers de famille ou les sombres caves qui vous effrayaient, petit, j’aurais contribué en infime partie à la transformation de votre arbre généalogique en une épopée…

Jusqu’à il y a peu, je n’avais pas vraiment saisi toute l’importance pour une famille de la construction de ses héros. Réfléchissez à toutes les histoires dont les membres de la vôtre, vous ont bercé depuis votre petite enfance ?
C’est cet historial, mélange de vérités arrangés et de fables incomplètes que je voudrais célébrer, et parcourir avec toi, cher lecteur encore plein d’illusions sur les merveilleuses légendes qui t’ont été contées.
Sur de nombreux points, tu verras, il n’y a pas une énorme distorsion, mais des petites variations qui à l’arrivée vont produire des changements importants. Mon propos est à la fois de découvrir la trame des histoires qui ont jalonnées mon enfance et essayer de sentir avec toi, patient lecteur, les différentes techniques et peut être les motifs de cette aimable conspiration collective.
Pour ce qu’il en est des techniques de construction de nos héros. Le départ en est simple : il faut du matériau réel, du « vécu » (toute légende a son socle de vérité), ensuite il faut mettre en scène le contexte. L’idée de tout bon conteur  est « d’enchanter » la réalité. Pour y parvenir le conteur va disposer de plusieurs ressorts. Le premier d’entre eux est naturellement de se concentrer sur une situation héroïque.




Tout d’abord, il faut savoir qu’on ne se choisit pas « héros ». C’est souvent la fonction et la situation vont amener notre « personnage » à occuper le corps du « héros ».

Le héros n’a pas à posséder des qualités très spéciales, il pourrait avoir de gros muscles ou être chétif, cela n’a aucune importance. Il pourrait avoir une intelligence inouï ou simplement être courageux à un certain moment.  C’est cette dimension de hasard qui peut à premier abord sembler surprenante dans le mythe du héros, et pourtant sans cette opportunité, rien n’arriverait .
Dans ce premier cas, le héros n’est en rien destiné à ce sort tragique. Simplement, il est à un poste clef dans un moment où son action sera décisive.  Le héros n’a souvent que quelques secondes pour se décider. Ce court laps de temps fera de lui un lâche ou un héros, pour l’éternité : quelle brusque accélération où « tout » va se jouer !









I        Le temps de la Légende






Pour commencer ce « voyage », j’ai choisi un ordre plutôt chronologique, ce qui rendra notre « navigation » plus aisée.

Rien de tel que de trouver un héros absolu et romantique dans notre panégyrique.  Ce doit être une figure inaltérable, assez ancienne pour ne pas être contestée. Et puis la situation héroïque, ici évoquée, est des plus impressionnantes : le « seul contre l’adversité, ou le dernier rempart » !
Une famille doit, comme un vieil arbre, reposer sur de grosses et belles racines,  sur un véritable héroïsme sans failles !
En vérité, l’ordre chronologique permet de ne pas choisir, ultime confort et lâcheté intellectuelle. Car, vous devez savoir que cet acte littéraire, aussi insignifiant soit-il, va vous brouiller avec une bonne partie de votre famille.

Pour commencer  je prendrais les héros dans la branche de mon grand père maternel :



Charles Marie Hippolyte FRAPPAZ


Fortune de mer

Description : http://www.wrecksite.eu/img/nav/wreck.gif

Mon oncle Guy  avait fouillé chez Tante Marguerite, la sœur de ma grand mère, Bonne Maman, et là, au fond du grenier lui était apparu le tableau du naufrage de la « Léopoldina Rosa ». Ce tableau était mythique dans la famille, et il permettait de vénérer cet aïeul : premier de nos héros à résister à l’oubli.

La figure du héros est souvent présente comme l’icône de la famille. Pour ma famille, il faut remonter à la sixième génération avant la mienne. Charles Marie Hippolyte Frappaz était le grand père de mon arrière grand mère, Marie Frappaz, future épouse d’un jeune officier (nous en parlerons plus tard).

Pauvre Hippolyte son histoire commence ici avec son calvaire au ras des côtes uruguayennes à moins de deux encablures de Montevideo. 

Car, si il est des traditions dans de nombreuses familles, la nôtre est certainement placée sous l’influence de la mer. Hippolyte donc est capitaine de la marine marchande et durant toute sa vie il a bourlingué sur toutes les mers du globe.  En cette année 1842, Hippolyte a trente-huit ans, ce qui est un âge des plus matures en ces temps, et il a obtenu depuis deux ans le commandement d’un navire, la « Leopoldina Rosa », superbe trois mâts de quatre cent cinquante  tonneaux.

L’homme a de superbes rouflaquettes, comme l’exigeait la mode de son temps, il arbore un faux sourire modeste  dans sa redingote bleu marine avec des épaulettes superbes qui indiquent son grade.  Un regard fier, mais avec une pointe d’inquiétude un peu prémonitoire, une fois connu son destin !

Le Capitaine Frappaz ne choisit pas qui il va autoriser à embarquer sur son navire, quand il est à quai, c’est l’armateur qui commande et en cette année 1842, c’est l’armateur qui a décidé  de « casser les prix » et de transformer la  Léopoldina en une sorte de navire de « pauvres gueux ».  C’est à cause de sa « pingrerie » que l’équipage est aussi mal composé. Hippolyte n’a pu que choisir de conserver certains hommes de confiance, mais malheureusement tout le reste n’est qu’un ramassis d’hommes dont personne ne voulait où qui fuient une situation chaotique.

En ce matin du 20 janvier 1842, les trognes de ces marins ne sont pas rassurantes pour ces familles entières et ces hommes seuls qui abandonnent leur cher et pauvre pays basque pour trouver un coin du monde  où ils pourront retrouver l’espoir, à défaut d’une vie meilleure.  Le  capitaine, pour obéir aux ordres du propriétaire, est même aller chercher d’autres pauvres gens en Bretagne, autre terre de misère, qui attirés par le moindre coût du passage, 260 francs au lieu des quelques 320 normalement demandés, se sont embarqués en cette fin du mois de janvier sur ce navire.


La traversée du golfe de Gascogne fut des plus éprouvantes, et les passagers furent tous malades durant plusieurs jours. De la petite basque au teint de pruneau  au rude breton sec et raviné, tous se succédaient pour vomir par dessus le bastingage.

Toutes ces femmes et ces hommes venaient pour la plupart de trois provinces, la Soule, la Basse Navarre et le Pays basque Nord. Ils cherchent à gagner les pampas d’Argentine ou la région de Montevideo pour trouver des terres ou des emplois ou encore les deux à la fois.  C’est encore l’espoir qui les amène à s’entasser dans des paillasses superposées entourées de grillage.

La traversée après l’appareillage de Bretagne fut un calvaire et tous se prirent à douter de leur choix, même si le passage sur ce navire est un des moins chère, cela valait-il ce prix ?

Le capitaine est un homme simple…je ne veux pas dire par là qu’il est stupide,  non il a des valeurs solides, une éducation sans failles  et il s’y tient. Pour lui, l’honneur importe ainsi que sa parole. Sur cette traversée, sa promesse est d’amener à bon port tous ces gens :  de nombreux basques de la terre et quelques bretons. Ces petites gens qui sont méprisés par les riches et les notables doivent rassembler leurs maigres économies et fuir cette terre inhospitalière, abandonner leurs proches,  leur culture pour partir vers l’inconnu.  L’inconnu, ce seront ces nouvelles contrées qui sont mythiques, parfois inquiétantes mais pleines d’espoir. Ils imaginent des terres immenses, fertiles, peu peuplées où tout sera enfin possible !

Dans leurs rêves, il y a des cabanes de bois, ou des maisons en dur, des troupeaux ou des cultures. Leurs yeux sont déjà emplis de paysages grandioses avant même de les voir. Ils se parlent entre eux des pays qu’ils ont choisi et des endroits dont certains voyageurs leur ont parlé et qu’ils ont magnifié dans leur têtes.

Après la terrible traversée du golfe de Gascogne,  le passage au ras du Cap Finistère est une période beaucoup plus calme où les  passagers peuvent enfin monter sur le pont et découvrir le grand large.

La traversée a été des plus pénibles, le navire n’a pas trouvé les vents porteurs au large des îles du Cap-vert.

Le capitaine raconte dans une lettre retrouvée dans son coffre que durant des jours et jours, ce fut la « pétole », pas un souffle de vent…
« l’équipage traîne sur le pont, et certains vont même jusqu’à importuner des passagères…chaque jour je dois intervenir, et j’ai même du en punir certains et menacer d’autres de leur suspendre la solde. »
L’ambiance à bord est devenue aussi pesante que le climat, et l’ennui ajoute à la nervosité. Tout est prétexte à emportement  et à esclandre.  Mes officiers sont comme moi, dit-il, ils s’emploient à calmer les esprits. Le capitaine a du mettre le vin et le rhum sous clef, et les marins n’apprécient guère…

Enfin, une nuit, le navire réagit aux risées, lorsque le vent revient et s’établit. Enfin, le navire fend la mer, et échappe au « pot-au-noir ». Le capitaine est à son poste et il regarde avec fierté les voiles enfin gonflées emmener ces femmes et ces hommes vers une vie meilleure, enfin à ce qu’ils croient…
Lui  laisse longtemps, trop longtemps sa petite famille à quai, et les embruns peinent souvent à chasser sa nostalgie, en pensant à eux.
Parfois le temps est parfait avec du vent et du soleil, et dans ces moments là, tout le monde semble heureux !  Les marins dansent, invitent quelques passagères à se joindre, et comme par magie, c’est un vrai  instant de bonheur arraché à la dureté de l’époque. Tout marin a dans son sac  un petit accordéon ou un harmonica, une flûte ou juste ses chansons de mer. Le bord se remplit alors de nostalgie et d’humanité…Hyppolite Frappaz ne changerait alors son sort pour rien au monde !

Le grain qui survient n’a pas prévenu  et le navire a été surpris avec toute sa toile, comme une belle fille, trop fardée et trop bien mise qui, brusquement, serait surprise en plein bordel.  Très vite, il faut faire rentrer les passagers, les gars s’empressent de monter dans la mâture, il faut se hâter dans les plus mauvaises conditions, c’est à ce moment qu’un des hommes si mal recruté, tombe et se fracasse une jambe, il crie, on l’amène en bas, pour que l’officier qui fait office de chirurgien s’en occupe. Les femmes sont d’abord intervenues  inquiètes pour son sort, certaines ont essuyé son front et ont cherché à le réconforter mais l’homme hirsute et à la face burinée  hurle comme un damné  et profère des jurons inacceptables, même pour ces femmes simples mais honnêtes.  Et quand des hommes de l’équipage viennent le chercher avec le chirurgien, il était temps…les femmes n’auraient pas pu en supporter davantage. 
Une heure plus tard, le plus fort du grain était passé et tout est redevenu calme sur le pont du navire.

La traversée s’écoule sans autre grave incident, mais le capitaine a pu constater  que le plus gros de son équipage a peu de valeur, il regrette de ne pas avoir été plus ferme avec son armateur.  Certains savent à peine manœuvrer dans les haubans, mais surtout, c’est leur comportement qui le préoccupe. Il est vrai que les marins ne sont pas forcement les meilleurs convives dans un salon bourgeois, mais de là à voir ceux ci jurer et regarder les passagères sans vergogne, ni retenue, il y a encore un monde !

Enfin, au bout de deux longs mois de traversée le navire est en vue des côtes d’Amérique du sud. D’après son observation, le navire longe les côtes du Brésil.  A partir de ce moment là, tout le monde semble beaucoup plus serein, la vue des côtes est toujours un baume sans rival.

Les passagers viennent découvrir leur nouveau monde, et même les sales trognes des marins les plus douteux se sont illuminées à scruter le littoral.
Le navire descend vers le sud, porté par les courants côtiers, il file à une belle allure en restant à bonne distance des bancs de sable qui peuvent avoir bougé le long du continent.  Le capitaine reste très vigilant,  et régulièrement il observe à la lunette la route devant son navire. A la nuit tombante, le navire gagne un peu plus le large pour éviter toute mauvaise surprise, et il file en se repérant à la croix du sud.

La Rosa parvient en 3 jours à l’embouchure du Rio de la Plata. A cette époque presque tous les navires débarquent leur cargaison,  même leurs passagers, au port de Montevideo, qui jusqu’en 1850 est resté le seul vrai port de cette contrée. Bueno-Ayres le rejoindra plus tard, mais à cette heure, l’Argentine naissante fait l’objet d’un blocus de la flotte britannique.

Il y avait d’énormes intérêts français en Uruguay à cette époque. Dans tous les domaines du commerce, des Français étaient présents dans ce pays, du drap à la haute couture, et de l’importation de bois à la construction des villes. Il existe même à Montevideo une Chambre de commerce française. De la banque aux transports maritimes les français occupaient aussi des places de choix.
Le patron d’Hyppolite a de très bons contacts en Uruguay, et si la Rosa y fait escale c’est pour remplir ses engagements avec ses associés du bout du monde. Ce pays a pris pour la modèle la France, qui comme pour de nombreux pays en Amérique latine représente la liberté, les libertés. Tous ces gens s’enflamment avec nos poètes, Lamartine surtout, et ils vibrent aux accents puissants de Victor Hugo. Durant tout ce XIXème siècle ce sera l’esprit français qui régnera sur cette partie du monde.  Buenos-Ayres, comme on l’écrit à cette époque n’est qu’un comptoir qui fait de la contrebande avec Montevideo : les barques traversent de nuit le Rio de la Plata et un commerce « noir » se fait sur les deux rives du fleuve.




Mais pour l’heure, le Leopoldina remonte la côte de l’Uruguay et il va longer l’île Santa Catarina…pour arriver vers l’embouchure du Rio de la Plata.  C’est la fin de la nuit, quand ce brigantin atteint la barre de Valizas.

Les courants que les navires affrontent en remontant la cote sont parmi les plus violents dans cette partie du monde. Hippolyte a pourtant longtemps navigué dans la Manche où il a souvent affronté le Raz Blanchard et les courants d'Honfleur, mais ceux de cette partie du globe comptent parmi les plus traîtres qu'il ait pu connaître...à certains moments ils vous arrivent de toutes les directions et votre bateau parait en être le jouet impuissant.
Ce matin là, quand il commence à entendre les membrures de la Léopoldina craquer, il comprend que la partie va être rude. Il a mal dormi durant cette nuit, il a fait des cauchemars et s'est réveillé à plusieurs reprises, la peau moite et l'esprit hagard. Ces craquements et les mouvements qu'il perçoit sur le pont ne font que hâter son réveil.
Il gravit à toute vitesse les marches qui le séparent du pont, et il comprend que la situation est grave en voyant que son navire est au beau milieu des brisants. Il s’en veut de ne pas s’être éveillé plus tôt et il va passer un savon à son homme de quart, quand le premier choc s’est produit…un bruit effrayant  et comme un long gémissement de la coque.  Hyppolite a été projeté par terre à même le pont …il entend des cris, la panique qui s’empare du navire il évite de justesse des gréements  qui tombent comme des pierres sur le pont et il se redresse difficilement . Il crie des ordres pour que l’équipage qui est présent réagisse et  réduise la voilure et réoriente la Léopoldina vers le large…mais les hommes courent affolés, sans but ni raison, comme des poulets sans tête et Hyppolite ne parvient pas à les calmer. Seul son bosco lui vient en aide et ils poussent tous les deux sur la barre pour essayer de dégager le navire  des brisants qui l’ont déchiré. Cette tentative est désespérée  car les courants maintient la coque sur  son socle de pierre et les craquements deviennent de plus en plus terrifiants,  les quelques passagers qui ont osé s’aventurer sur le pont ne font que hurler devant cette scène d’apocalypse.   Le capitaine cherche à regrouper quelques hommes de confiance et il donne des ordres pour préparer l’évacuation de son navire, mais le temps de regrouper les passagers certains des matelots se sont déjà emparé des chaloupes, et quand le capitaine Frappaz veut s’y opposer, il reçoit un coup de maillet sur la tête et s’évanouit.

Sa tête lui fait un mal effroyable,  mais il reprend vite ses esprits,  pense à ses passagers. Il se relève et demande à ses fidèles un  rapide compte rendu. Il décide de se servir des bouts de gréements qui jonchent le pont pour construire un radeau.  Pendant ce temps le bosco a pu récupérer à la gaffe une des chaloupes qui avait été retournée par des vagues, il n’hésite à piquer et frapper les matelots qui cherchent à s’agripper au canot.
Finalement le canot est récupéré et il permet au bosco d’y embarquer des femmes et leurs enfants, en empêchant à grand peine les hommes de les remplacer. Il a du faire usage de son pistolet.

Sur tous les passagers, il a demandé à ceux qui savent nager, fort peu, d’aider les autres à s’accrocher au radeau., et pour s’assurer il a placé un homme de confiance par esquif.

La brume est intense, et on ne voit rien au delà des rochers…les hommes dont il est sûr vont guider ces pauvres gens vers la côte, si proche et si difficile à atteindre !

Des cris résonnent, des gens appellent à l’aide avant de se noyer…Hyppolite a une vision de l’horreur qui l’entoure, il est saisi d’un vertige…mais vite, il doit se reprendre et il guide de sa voix puissante l’un des radeaux qui cherche à contourner les brisants.

Les hommes qui sont encore autour de lui ont décidés de s’arrimer aux bouts de mature qui jonchent le pont du navire, et de se laisser porter au gré des courants.  Le navire va bientôt se disloquer, ils doivent évacuer rapidement. L’eau est froide, mais il faut s’y plonger et vite s’éloigner de cette coque devenue dangereuse.  Ceux qui témoignent aujourd’hui rapportent les appels des mères cherchant leur enfant  en criant leurs prénoms,  les cris de terreur de ceux qui ne parviennent pas à s’accrocher à des bouts de mâture pour surnager. Tous parleront de cette ambiance fantomatique, faites de brume, de ressac, du bruit des vagues qui se brisent sur les rochers…

Les hommes qui ont fui dès les premiers chocs  sont déjà parvenus à la côte et au lieu de prévenir  les habitants, ils s’enfuient en courant…on ne les reverra jamais.



Sur les rives, les débris et les premiers naufragés commencent à s’échouer,  le temps est si mauvais, que personne ne peut les assister …ils arriveront plus tard et ne pourront que constater l’ampleur du drame qui s’est déroulé à quelques encablures de leur foyer.

Presque tous ont désormais évacué le bord, soit dans une des rares chaloupes restantes, soit accroché à quelque esquif qui puisse résister aux éléments.  Alors seulement, Hyppolite, le chirurgien et le bosco s’enquièrent de trouver un moyen de gagner la rive de ce fleuve de malheur.  Ils assemblent vite quelques morceaux du navire, pressés par les craquements sinistres qui proviennent de la coque déjà en bonne partie disloquée. Ils voudraient mieux faire, mais c’est trop tard, le navire va bientôt  être détruit…ils jettent leur radeau de fortune à la mer.  

A peine, ont ils dépassé les rochers que les courants et les vagues  fracassent leur  embarcation précaire et les précipitent dans les eaux froides de la côte urugayenne.
Hyppolite, épuisé, perd alors connaissance, et c’est le bosco qui de son bras puissant le maintient à flot. Ce brave homme tout en muscle et en volonté parvient à ramener son capitaine jusqu’au rivage.
Là, il retrouve les passagers regroupés et réconfortés par quelques habitants du village qui ont enfin entendu les cris.  Un feu a été allumé sur les galets et les quelques dizaines de survivants s’y sont réfugié.
Le bosco, aidé du chirurgien, tire le capitaine Frappaz jusqu’au feu.  Ils l’installe le plus confortablement qu’ils le peuvent, mais le chirurgien en l’examinant rapidement l’entend chuchoter quelques mots. Il s’approche de lui, et l’entend prononcer :

-       dis à ma femme que je l’aime, que je l’aimerai toujours,  non tais toi  laisse moi finir…
-       dis lui de parler de moi à nos enfants, que je les embrasse de tout mon cœur…
-       dis lui de vite prendre un autre mari, qu’il soit bon père pour nos enfants…
-       Là, le chirurgien vit la tête d’Hyppolite retomber. Le capitaine avait rendu l’âme…




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