vendredi 10 avril 2015

Atelier mémoire...Le sillage des héros (2ème partie)

Le Sillage des Héros    Chapitre 2 


Toujours du côté de mon grand père maternel :




Paul DEVARENNE



En parcourant tous les papiers de l’oncle Guy, je suis tombé sur ce rapport du commandant de la Corvette L’Alcmène sur laquelle était embarqué mon aïeul Paul Devarenne. Je laisse son commandant raconter son histoire dans les termes de l’époque.









        
Aventures australes






Hobart-town,  le 7 avril 1851


                          Monsieur le Gouverneur,

La date de la dernière dépêche que j’ai eu l’honneur de vous adresser était le 10 septembre 1850.
Arrivé en Nouvelle Calédonie le 25 du même mois et reparti de cette île le 3 janvier de l’année courante, je suis venu à Hobart-Town à cause d’un matériel qui ne nous permettait de naviguer plus longtemps avec sûreté, soit sous le rapport nautique, soit par rapport à un ennemi quelconque ; situation que je n’avais vu qu’imparfaitement à Sydney et qui m’a fait pleinement reconnaître la pratique d’une navigation difficile, mêlée d’opérations militaires.
L’état d’équipement du navire était à son départ de France, dangereusement insuffisant, notamment pour l’approvisionnement d’eau, et au logement des obus, outre le défaut  de beaucoup d’arrangements et de ressources sans lesquelles le navigateur est paralysé.
Je serai le premier à provoquer une enquête à ce sujet ; mais j’aimerai mieux  compromettre mes intérêts plutôt que de décliner dans des choix qui importent à l’honneur et à la vie de mes compagnons d’armes, aucun genre de responsabilité. Conséquemment , la Corvette a été non seulement réparée, mais remaniée avec quelque étendue.

Arrivé à Hobert-town le 24 janvier, je vous aurai déjà exposé au long de cet état de choses, en même temps que le petit récit détaillé de nos opérations  en Calédonie sans l’extrême occupation qui m’ont donné ici nos travaux.

Ne voulant pas cependant vous laisser plus longtemps dans l’ignorance de notre position, je profite d’un bâtiment destiné pour San Francisco et devant relâcher à Taïti pour vous faire passer cette dépêche.
Je regrette qu’elle soit incomplète et je ne sais si je pourrai vous en écrire davantage d’ici notre départ pour la Nouvelle Zélande qui aura lieu dans une quinzaine de jours. De toutes manières, ce ne sera qu’à mon retour de Taïti  que je vous remettrai les cartes et documents produits par notre campagne.
En arrivant à l’ïle des pins au mois de septembre je trouvais que l’évêque d’Amara avait adopté la nouvelle détermination de tenter un nouvel établissement à Balade. L’exécution de ce projet exigeait , pour la construction et approvisionnements de grands préparatifs qu’il estimait devoir durer  six mois : il partait le 9 octobre pour aller lui même les diriger à Sydney.
Nous reconnûmes l’ïle des pins dans un assez grand détail et nous y fîmes successivement l’hydrographie des deux ports, l’un au Sud, l’autre au Nord. Du Nord de l’île des pins l’Alcmène se rendit au port de Kanala, situé par 21° 28’’  de latitude et 1° 23’’ de longitude. Pour observer à Kanala, il nous avait fallu franchir la ceinture de récifs dont vous savez que la nouvelle Calédonie est entièrement entourée. A partir de ce point qui occupe le milieu de la côte Nord-Est jusqu’à l’île de Yandé qui est à l’Ouest, proche de la pointe Nord-Ouest, nous avons constamment suivi le canal intérieur aux récifs dont la largeur moyenne égale à trois lieues et dans certains endroits beaucoup moindre.
Deux fois, nous nous trouvés engagés dans des passages dont la largeur n’excédait pas un demi-câble.
Ce canal offre presque partout un mouillage par un fond de douze à vingt brasses, mais parsemé de têtes de corail. Il fallait les plus grandes précautions ; nous mettions à l’ancre toutes les nuits, notre route était éclairée par des embarcations à des distances qui varièrent suivant les circonstances de temps et de localités, et allaient quelquefois jusqu’à vingt milles ; j’étais presque constamment dans la mâture pour faire gouverner.



Du port de Kanala, nous allâmes à celui de Kouahona qui n’en est éloigné que de dix milles ; ensuite, nous nous rendîmes à Hienguène  puis à Balade. Parmi nos mouvements, j’attachais une importance particulière à la traversée de Balade à Yandé, c’est à dire à la découverte d’un passage entre la pointe septentrionale de la grande terre et la pointe méridionale des récifs du Nord. Pour en mesurer l’utilité, il suffit d’un coup d’œil sur la carte.
La Nouvelle Calédonie est une langue de terre longue et étroite, sa longueur égale cent trente lieues en y comprenant les récifs du Nord et ceux du Sud, s’étend du Sud-Est au Nord-Ouest, précisément dans le même sens que les vents régnants, qui soufflent du Sud-Est.
Sydney, qui est évidemment le principal lieu d’où un établissement européen en Calédonie puisse tirer ses ressources est au Sud-Ouest de cette île.
Que l’on suppose un navire à Balade voulant se rendre à Sydney.
Sans le passage, il n’a en partant que deux mauvaises routes à suivre : il doit ou bien faire soixante lieues au Nord-Ouest  afin d’aller par le nord les îles Huon, ce qui l’oblige à en faire encore soixante autres avant d’être revenu à la latitude de Balade ; ou bien remonter tout le canal des îles Lattayo, c’est à dire faire quatre-vingt lieues droit dans le vent avec une grosse mer et un courant rapide contre lui, afin d’aller doubler l’île des pins. Ce fut cette dernière route que suivit l’« Arabian », navire anglais qui portait à Sydney les naufragés de la « Seine » et ce n’était que le sixième jour que ce bâtiment ayant doublé la partie méridionale de la Calédonie, commençait à se rapprocher du lieu de sa destination.
Après le passage, peu d’heures après avoir quitté Balade, ayant franchi l’île de Yandé, on pourra faire route droit sur le port Jackson, dans une mer libre. On avait préparé d’avance une expédition de seize personnes, commandée par l’enseigne de vaisseau Paul Devarenne.
Nous avions pris Hollis, le pilote à Hiengène, il était marié à une femme de Calédonie et à moitié calédonien lui même, il s’était engagé  à nous piloter dans la mesure de sa connaissance de la côte, où il pêchait la biche de mer.
On partait dans mon canot, avec dix jours de provisions, quatre sabres et quatre mousquetons, vingt coups par arme. Monsieur de Saint Phalle acheva de calquer la seule carte  que nous avions sur le nord de l’île qui fut dressée il y a soixante ans par d’Entrecasteaux. Je communiquai à Monsieur Devarenne tous les renseignements que j’avais pu recueillir sur les parages qu’il allait explorer, renseignements qui du reste étaient entièrement vagues et lui donnai mes dernières instructions.
« Toute la construction de la côte  me fait croire que nous pourrons passer près de la terre ferme : la grande masse des récifs du Nord rend supposable que le canal est ici moins libre que dans les parages où nous nous sommes tenus jusqu’ici ; mais ce serait un grand hasard  que toute cette masse de récifs  fut compacte et attachée à la terre. Tenez donc la côte et montez au Nord-Ouest jusqu’à ce que vous trouviez jour, il nous faut de quatre à cinq brasses. Revenez ensuite vers le Sud  jusque par sa latitude du Cap Tonnerre telle que Monsieur Beautemps-Beaupré  l’a déterminé ».
« Vous avez dix jours de provisions ; j’espère que vous nous reviendrez dans cinq à six ; mais je vous donne éventuellement jusqu’à quinze jours, dans le cas où, en route, soit la sobriété volontaire des hommes vous permettrait de vivre jusque là, si vous avez le temps de reconnaître quelques ouvertures dans le récif de l’Ouest . Cette opération nous serait utile…mais considérons là comme secondaire, nous pourrons la différer ; notre soin principal doit être de nous faire doubler la pointe Nord de l’ile et d’arriver jusqu’à la latitude du Cap Tonnerre .
Revenez par le même chemin que vous avez suivi en allant, nos chances de sûreté seront augmentées d’autan ».
Et comme, après ses arrangements personnels et prêt à déborder, vint prendre congé.
« Allez, lui dis-je, en lui serrant la main, à bonne chance, découvrez  ce détroit , nous l’appellerons Devarenne, cela sera d’un bon effet en « Franche-Comté » (il était de Besançon) ».
Il partit ému de contentement, car lui et ceux qui l’accompagnaient avait l’entreprise à cœur.
A bord, nous nous occupâmes du renouvellement de nos approvisionnements  d’eau et de bois, d’arrangements intérieurs et de nos embarcations que nous avions peine à tenir à flot avec le service qu’elles faisaient . Je remarquai sur ce point que notre chaloupe a été gravement endommagée à Taïti pour avoir été doublée  avec du cuivre trop lourd, du clou trop fort.
Je préparais aussi un relevé trigonométrique du Nord de l’île. Les nouvelles préoccupations qui m’attendaient m’ont empêché de mettre ce projet à exécution.
Les jours s’écoulèrent. Lorsque le dixième arriva, je commençais  à m’inquiéter. Monsieur Ponthier partit avec le grand canot qui venait tout juste d’être mis en état de naviguer, avec quatre jours de vivre pour lui et pour Devarenne. Il emmenait avec lui le commis d’administration Bérard, aussi propre aux armes qu’au travail de cabinet et le frère Jean Paragnat, de la mission de Calédonie, dont l’intelligence et la présence d’esprit m’ont été des plus utiles, et je ne parle pas du dévouement qui est son état.
Observant l’île Balabion, Monsieur Ponthier, ils trouvèrent une petite poulie de mon canot ; cela donnait à penser. Les indigènes dirent qu’ils avaient bien vu le canot, mais qu’ils ne savaient pas ce qu’il était advenu. Monsieur Ponthier pris la détermination de repartir dès le soir bien que les hommes qui avaient « nagé » depuis la corvette, c’est à dire un espace de quinze milles, éprouvant une grande fatigue, elle devait être bien augmentée par le travail de la nuit qu’on passa presque toute entière à porter l’embarcation sur un plateau de récifs où elle était engagée.
En se rendant la veille à Balabion, monsieur Ponthier avait vu s’ouvrir sur sa gauche un espace libre, dans lequel Devarenne, d’après mes instructions, avait du entrer. C’était là qu’il fallait revenir puisque les gens de l’île ne donnaient aucun renseignement. Mais tandis qu’on était arrivés à l’île par le Sud-Est, on la quittait par le Sud-Ouest et dans cette direction, le récif qui en forme la base était beaucoup plus étendu.
Après bien des peines, on parvint cependant à s’en tirer, et au jour, c’est à dire le matin du 11 décembre, le canot voguait dans une eau profonde, entre Balabion et la côte ferme.
Bientôt, la côte tourne au Sud-Ouest, et l’on vit se détacher une île fermée de deux parties qui joint un isthme étroit baigné à haute mer. La première partie au Nord, appelée Paaba, plus grande, plus basse et de couleur verte, la deuxième au Sud appelée Jéguiénban, plus petite, plus haute et dont les sommets sont de couleur de briques, les deux ensemble ayant à peu près six lieues de terre.
Il y avait dans le canot le nommé Paouni, kanaque de Balade qui servait de guide. Lors que Jéguienban se découvrit, Paouni, qui jusque là avait gardé le silence, s’écria que si quelque malheur avait eu lieu, c’était là.
Le canot se dirigea vers l’espace large de 600 à 800 mètres qui sépare Paaba de Jéguienban.
Les indigènes occupés à pêcher sur les bancs, s’enfuirent à la vue de notre embarcation, qui échouait en même temps. Le brave Paouni se mit à l’eau, marcha vers eux, ils s’arrêtèrent, furent joints par d’autres, et il se trouva entouré de calédoniens. Monsieur Ponthier craignit pour lui et était décidé à charger si on lui faisait aucun mal .
Paouni demanda des nouvelles de mon canot.
« les étrangers avaient été massacrés en mer, la séduction des femmes ayant été le moyen de ce crime par ceux de Beleb (autre île éloignée) montant sept pirogues. C’était à Beleb qu’il fallait aller pour trouver les meurtriers et le canot ».
Cependant, en tenant ce langage, les gens de Paaba et de Jégueinban semblaient irrités et lorsque Paouni les quitta pour rejoindre le canot, ils coururent après lui.
Par bonheur, il leur échappa et vint communiquer les choses qu’il avait apprises annoncées de loin par son air consterné.
Monsieur Ponthier, tout en recevant cette pénible nouvelle faisait remonter l’embarcation qu’il était parvenu à déséchouer , vers l’ouverture du passage. Les indigènes marchaient parallèlement , au nombre d’environ quatre-vingt, sur le rivage de Paaba. Monsieur Ponthier, le commissaire et le frère Jean délibéraient sur le meilleur à prendre et on se demanda s’il fallait aller à Beleb.
L’attitude des Kanaques, leur fuite devant notre canot, leur hésitation avec Paouni et l’histoire des femmes, laquelle ne s’accordait ni la discipline de nos hommes, ni le caractère de Devarenne, diverses circonstances donnaient lieu de révoquer en doute l’authenticité des détails donnés sur un événement dont le fond n’était que probablement vrai.
Sur ces entrefaits Paouni distingue à la plage un autre habitant de Balade appelé Pébès et l’appelle par son nom. Pébès prévoyant peut être qu’une lutte s’approchait et que nous pourrions bien avoir le dessus, répondit, et se mettant à l’eau vint à l’embarcation.
On le fit parler et il commença aussi par des mensonges, touchant les auteurs, le lieu et l’étendue du massacre. Ce ne fut qu’à force de le presser, s’emparer de ses contradictions, promettant et menaçant tour à tour que le frère parvint à tirer de lui ce qui se trouva être la vérité.
« Le meurtre avait eu lieu à Jéguienban : quatre personnes, trois blancs et une Kanaque auraient été épargnées et vivraient ».
Alors commencèrent pour les ravoir, des négociations dont Pébès fut l’intermédiaire en notre nom.
Les indigènes demandèrent du délai pour conférer. Monsieur Ponthier y consentit et se rendit à la grande terre afin d’attendre plus à l’aise, en même temps qu’on faisait durer le monde . Cette sage résolution au moyen de laquelle on évitait de rien brusquer, en même temps qu’elle ménageait notre dignité qui eût souffert de rester en solliciteurs sous les regards immédiats des indigènes fut accompagné de succès.

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Monsieur Ponthier parlera maintenant, ce qui doit être extrait de son rapport.
« Pendant qu’on faisait la cuisine, tous les yeux étaient fixés sur un petit mont d’où devaient descendre nos amis, avant de se rendre à la pointe de Paaba, fixée pour rendez vous, voulant utiliser ce temps, je me disposais à prendre quelques relèvements et la hauteur méridienne, quand on me signala un blanc sur la montagne, il est entouré de Kanaques armés et se dirige avec la foule au lieu de rendez vous. Cuisine, instruments, tout est laissé à la garde du brave Paouni, et le canot vole au point convenu. Notre camarade y arrive ; il nous fait signe avec son chapeau ; à trente pas de la côte, nous reconnaissons Monsieur Le Marrec, il donne la main à ses assassins avant de revenir à nous et nous semble presque ému de les quitter. Si tous ces misérables n’étaient pas armés, n’avaient pas des figures hideuses, on croirait presque qu’ils viennent avec bonheur rendre un naufragé à sa famille. Enfin, il vient à nous, avant tout récit, nous jette les noms de Lafitte et Hervé. Tout cela n’avait été l’affaire d’un instant. Comme je craignais quelque surprise, j’avais envoyé le commissaire et quatre hommes sur l’avant du canot les fusils armés et parés à faire feu. Dès notre arrivée, le frère Jean était sauté à l’eau et s’était rapproché d’un homme qui paraissait commander aux autres et dont l’air féroce avait attiré les fusils de nos hommes, le frère Jean lui demande nos deux compagnons et cette fois employant la menace fixe les airs comme terme de notre patience et malheur à eux si ils ne cèdent pas. Les Kanaques hésitent, promettent d’une manière évasive, disent qu’ils sont en trop petit nombre et qu’ils attendent leur pirogue pour délibérer. Néanmoins comme plusieurs semblent se diriger pour satisfaire à notre demande, nous reprenions la route de la petite terre et enfin nous y arrivons en écoutant le récit de Le Marrec.
Il nous raconte l’événement, en précisant la date au lundi 2 décembre à cinq heures du matin, puis nous donne des renseignements sur l’endroit où sont les deux autres malheureux.
Je rentrais dans le canot, il était près de quatre heures, je me dirigeais vers l’endroit indiqué où Hervé et Lafitte devaient se trouver enfermés. Cette fois nous tirâmes des coups de fusils pour les avertir de notre présence . Nous pûmes prendre de l’assurance sur l’effet de nos armes à feu. Bien qu’à peu près à un mille de nous, vu que les kanaques voyaient le feu, ils se sauvaient avec terreur, dès lors la réussite devint certaine, soit par la négociation soit par la force. Après une demi-heure d’attente Pébès revint avec un autre Kanaque, nous leur expliquons nos intentions, nous irions les chercher nous-mêmes. Les Kanaques repartent avec un mot pour Lafitte, qui leur annonce notre présence, le frère Jean me fait penser au canot que nous savons maintenant être derrière Jéguienban. Le Marrec nous assurant qu’il passera par dessus, la mer étant haute, je rappelle les Kanaques pour le réclamer également.
Au bout d’une autre demi-heure, Hervé et Lafitte paraissent sur Paaba accompagnés par quatre hommes. Les Kanaques prennent la fuite, je m’aperçois seulement alors du noir du pilote ; Lafitte et Hervé m’assurent que soit volonté, soit résultat de menaces, il n’a pas voulu venir ; ils m’affirment sous serment avoir vu les cadavres de douze personnes qui nous manquent. Je n’avais donc plus rien à faire dans ces tristes parages ; Bérard voudrait bien avant de partir envoyer ses deux balles à ces misérables ; moi aussi je le voudrais, mais j’ai peur en leur faisant connaître notre force de compromettre une vengeance plus complète. Nous prenons donc le canot du commandant en remorque et libres de serrer dans nos bras les restes de cette malheureuse expédition, nous faisons route pour la corvette, le vent fut constamment contrarié, le 13 à 6 heures du matin, nous étions à bord : nos larmes vous en apprirent assez ».
En effet, dès l’aube du 13, je vis paraître les deux canots à l’horizon. La remorque me fit prévoir un malheur qui devient plus certain quand nous pûmes compter les hommes. Retirés dans nos chambres, j’attendais plein de chagrin et d’anxiété. Monsieur Ponthieu entra suivi des trois matelots, couverts de blessures de lances heureusement peu graves. Je les embrassai et lorsque nous fûmes remis de notre commune émotion, je les fis causer.
Partis du bord le vendredi 29 novembre à 2 heures après midi, on a mis à l’ancre le soir du même jour, et celui du samedi, sur la côte ferme, dans des endroits inhabités.
Durant l’après midi du dimanche 1er décembre, on était arrivé à l’île de Jéguienban et Monsieur Devarenne résolut de s’y arrêter, il prit terre sur une petite plage sablonneuse libre d’écueils et propice à un prompt appareillage.
Des vivres furent mis à terre pour être cuits. Il n’y avait impossibilité complète de cuire dans le canot ; mais cela était incommode et offrait quelques dangers à cause de la poudre. On préférait, lorsque cela se présentait, faire cette opération à terre, ce qui était pour les hommes l’occasion de se dégourdir.
On désirait aussi avoir de l’eau. Hollis et son calédonien se détachèrent pour s’informer où il y en avait ; ils allèrent demander à un homme qui était comme une sentinelle sur le haut d’un monticule, comme il offrit d’y conduire Monsieur Devarenne et de Saint Phalle, avec trois ou quatre canotiers munis de sceaux et de barils, le joignirent et il les mena vers un puits où furent remplis les vases.
Retournant à la plage, ces messieurs aperçurent une cinquantaine de Kanaques y marchant d’un autre côté et chargé de fruits qu’ils montraient.
On se rencontra, quelques échanges eurent lieu et tout alla bien ce soir là. Le dîner se trouvant prêt, il était cinq ou six heures du soir, on s’embarqua pour aller manger dans le canot qui fut conduit et ancré au large. Ce fut là qu’on coucha, faisant bonne garde avec un factionnaire à l’avant, l’autre à l’arrière.
Lorsque le jour se fit, nos gens, jetant les yeux sur le rivage, le virent occupés à peu près par le même nombre d’hommes qu’ils y avaient laissé la veille. Ces hommes étaient accroupis et regardaient l’embarcation.
Devarenne décida qu’on descendrait encore pour faire le café, après quoi, on prendrait la mer, pour pousser vivement la reconnaissance. « il faut que dans peu, nous amenions ici la corvette ».
On débarqua, les Calédoniens se montrant bienveillants, aident à établir la chaudière avec des cailloux, et vont chercher du bois. Deux de nos hommes étaient restés dans le canot pour le nettoyer ; le reste, y compris les deux officiers, se promenant tout près en attendant le déjeuner.
Au bout de peu de temps le signal est donné pour se rembarquer, ce mouvement fut exécuté rondement. Hervé et Clochard qui avaient fait chauffer portaient la chaudière, il ne restait plus à terre qu’eux deux. Devarenne et un canotier qui allait le porter sur son dos pendant les quelques pas qui les séparaient du canot. Ce fut alors que mon pauvre officier tourné vers le large fut assailli par derrière, terrassé, et frappé d’un coup de casse tête. Hervé et Clochard, laissant tomber la chaudière se jettent sur les agresseurs, parviennent à dégager leur chef qu’ils portent, déjà sans connaissance, dans la chambre. Mais les sauvages, en commençant l’attaque, ont jeté un cri auquel se lèvent deux cent des leurs, tapis dans les broussailles derrière la berge qui forme la côte. Tous se précipitèrent vers l’embarcation. Comme on était prêts à appareiller, elle avait son arrière à terre : le malheur veut qu’il soit retenu par la sabaye encore attachée à un arbre. Les Calédoniens s’emparent de cette corde, c’est en vain que mon patron crie à ses brigadiers de se hâler sur le canot. Déjà tout est confus, le gargousier a été renversé ; les capsules ne se trouvent pas, les Indiens qui ont complètement cerné le canot, le retiennent d’une main tandis que de l’autre, ils frappent nos hommes à coups redoublés. Il paraît que de Saint Phalle, debout sur le banc de la chambre , est le seul qui ait pu faire quelque résistance et qui ait blessé un Kanaque ; bientôt, du reste, un coup de lance l’ayant attrapé à l’épaule, son sabre s’échappe de ses mains et il meure à son tour.
En un moment, dix personnes avaient péri.
Le Calédonien du pilote, si jeune d’ailleurs qu’on ne pourrait l’accuser de trahison, après avoir un instant combattu avec nous, avait ensuite profité de sa couleur pour se glisser du côté des assaillants.
Restaient encore Pagneux, Lacoste, Hervé, Lafitte et Le Marrec qui en se défendant, avaient été jetés dans mer, éperdus ; ils nageaient au hazard, poursuivis d’un côté par les Kanaques, de l’autre par les requins dont ces parages fourmillent. Pagneux et Lacoste sautent sur une de ces pointes de l’anse, ils y étaient guettés et y trouvent la mort.
Les trois derniers voient arriver sur eux le canot avec des Kanaques, ils croyaient leur dernière heure arrivée, lorsqu’à leur grand étonnement les Kanaques leur font des signes d’amitié et les recueillent. Pourquoi cette réserve dans le crime, étais-ce l’idée vague de faire pardonner, raffinement de cruauté ou pur caprice ? Il serait difficile de le dire.
Pendant neuf jours, nos trois hommes menèrent la même vie que les sauvages, allaient avec eux à la pêche et à la chasse, traités avec douceur et ne manquant de rien.
Voilà ce qui avait eu lieu à Jèguienban. »

Après avoir  conféré avec les officiers de la corvette, je m’occupai en attendant de punir un attentat aussi odieux dans la mesure que permettait la faiblesse de nos ressources et la sûreté du bâtiment, décidé toutefois à faire part de la résolution un peu plus grande que celle de la prudence.
La saison pluvieuse qui commençait, l’effet moral sur notre équipage et les chances de surprendre l’ennemi, tout recommandait d’agir promptement.
Comme d’ailleurs, l’imperfection de l’équipement de nos canots, sans compter celle  des arrangements pour agir à terre (vous savez, Monsieur le Gouverneur, combien nos navires pêchent sur ce point, eut rendu imprudent d’entreprendre aucune opération hors de portée de la corvette, je me déterminai à la conduire sur le lieu du massacre en me servant des renseignements de monsieur de Ponthieu et des trois matelots.

Le 24 décembre au moment de quitter ces parages, je fis l’ordre du jour dont suivent les termes : « depuis que la corvette est engagée dans les récifs de la Nouvelle Calédonie chacun a eu fréquemment l’occasion de montrer les qualités de l’homme de mer, ou s’est porté avec zèle à la manœuvre et aux différentes choses qui ont été entreprises ».
Le commandant en exprime sa satisfaction à l’officier en second et à tout le personnel, notamment par ce qui a été fait dans le but de punir le crime commis sur onze de nous, et sur un étranger dont nous avions charge.
Le désir du commandant étant d’appeler sur leur mémoire l’intérêt qu’elle mérite, il compte proposer au gouvernement de donner au passage qu’ils ont découvert dans le Sud de l’île Balabiou le nom de détroit Devarenne.
Il demandera aussi que, lorsque l’on aura purgé ces parages de la barbarie dont ils sont maintenant affectés ; un monument soit érigé, avec le nom de toutes les personnes qui étaient dans le canot, au sommet de l’île Jéguienban ; de cette manière nos regrets passeront et se prolongeront dans l’avenir.
Il n’y a pas besoin d’ajouter que rien ne sera négligé de ce qui pourra être fait en faveur des familles de ces marins morts en tristes circonstances.
Cette communication et les autres parties de mon rapport signalent, Monsieur le Gouverneur les bons services rendus par le personnel de la corvette et je connais assez votre sollicitude pour savoir qu’il n’est pas besoin de les recommander davantage à votre attention.
Dans l’après midi du 24 décembre, l’Alcmène avait franchi les récifs de l’Ouest, nous fîmes alors route vers le Sud de la Nouvelle Calédonie, puis nous revenons au Nord-Est et nous arrivâmes à l’île des Pins, côté opposé à celui par lequel nous l’avions quitté.
Je désirai faire savoir à la mission ce qui avait eu lieu et m’informer d’elle. Plusieurs pères avaient été rappelés à Sydney, leur évêque qui s’occupait activement du retour projeté à la grande terre de Nouvelle Calédonie.
Mais, j’apprends maintenant qu’un changement important fait dans cette mission. Monseigneur d’Anrata passe aux îles des navigateurs et le vicariat de Calédonie est donné au père Rougeyros maintenant à Fontaima.
A Hobart-Town nous avons eu un nouveau malheur, deux hommes, le quartier maître Parot et le matelot Pelle par suite d’une manœuvre imprudente ont péri dans une embarcation.
Je finis, Monsieur le Gouverneur, en vous annonçant un chargement de bois pour Taïti dont j’espère qu’on sera content dans nos chantiers. Nous prenons ainsi vingt tonneaux de bois de gamme bleu, espèce qui pourrait offrir les meilleures qualités et valoir sous certains rapports, le chêne d’Europe, on en envoie beaucoup aux arsenaux d’Angleterre, je prendrais les espars à la Nouvelle Zélande. »

J’ai appris que la malédiction de l’Alcmène était absolue. Le 2 juin 1851, la corvette se perdit à Wangaron (Nouvelle Zélande). L’équipage fut sauvé avec l’aide de la Fly qui se trouvait là. Les hommes furent rapatrié sur l’Alexander jusqu’à Tahiti (20 août) puis sur la Sérieuse qui arriva à Brest le 6 avril 1852.

Après la période « Tintin chez les sauvages », je vais aborder un rivage mythique dans notre famille…le versant oriental !

A la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, l’orientalisme était un passage obligé des imaginaires occidentaux. Les aventures en Chine ou au Tonkin, les fumées à base d’opium, les mystérieuses femmes d’Asie,  les senteurs de soie et de santal…tout un raffinement si exotique, contenu dans la maison de Pierre Loti à Rochefort  et dans toutes ces merveilles en jade ou ivoire ramenés par nos petits explorateurs locaux.

Non, notre famille n’a pas juste exploré cet Orient de pacotille, mais nos héros ont franchi la frontière qui transforme une simple curiosité en une véritable implication qui va marquer les vies de chacun. Par l’étrange chimie des rencontres humaines, cette famille est devenue en quelque sorte le symbole de l’ère Meiji et du soutien de l’Occident au bouleversement du Japon.  Ou comment la grande histoire peut rejoindre la petite…
Notre famille a su aller plus loin que le simple exotisme géographique,  pour aller en faire une richesse génétique. C’est donc une attirance très profonde dans la découverte et l’appel de l’aventure, qui sont donc bien ancrés en nous !






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