mardi 14 avril 2015

Atelier Mémoire (suite) Le Sillage des Héros Chapitre 3


II       Entre mythe et légende…




Chronologiquement la période se rapproche, mais il reste du temps et le personnage proposé peut encore être « mythique », mais le cours de son histoire doit correspondre à son époque et s’approcher du « réalisme ». C’est sans doute la relation la plus difficile, celle qui verse encore dans l’imaginaire, mais qui doit respecter les mémoires à peine effacées. Il y a déjà dans l’histoire familiale, comme une ombre qu’il ne faut pas complètement trahir.

Géographiquement, nous nous sommes rapprochés de l’extrême orient  et plus précisément du Japon. Le héros exotique et asiatique est des plus prisés dans une famille. Cela apporte un surcroit d’excitation généalogique, mais surtout le contexte n’en devient que plus original.

Nous allons vivre cette aventure à l’ère Meiji, moment incroyable où cet empire va passer en vingt ans du moyen-âge aux temps modernes.  Dans l’imaginaire du héros, il y a celui qui débute sa carrière de héros dans sa tendre enfance…c’est alors un héros d’exception !






Mon arrière grand père, côté maternel

Yoshigoro  ITO









A l’ère Meiji naissante, les prémisses de l’armée impériale  dans le domaine de Choshu


Le Samouraï

Marie tu ne devais pas encore avoir entendu parler de ce grand père héroïque, car tu n’avais alors que deux ans  quand ces évènements lointains se sont produit…


Les  hennissements !
Quoi les hennissements ?
Ce sont les hennissements qui annoncent les batailles !


Ils sont arrivés à l’aube, ils descendent  des collines qui dominent la plaine de Nagoya.  Au loin le Château Aishi.  Une petite troupe qui peu à peu grossit et progresse dans le cliquetis des armures et des armes.  Des cavaliers et des hommes qui sont des ombres dans la brume du matin, quand ils émergent des bois et traversent les premiers champs.

D’où ils sont, ils peuvent apercevoir la fumée qui forme un panache plus noir que les brumes du matin, au dessus des toits en pagode du château. Toute la plaine côtière est paisible en ce petit matin de décembre.  Les hommes en cuirasse avancent à tâtons, en retenant leur armement pour ne pas donner l’alerte trop tôt et surprendre les soldats du gouverneur, restés fidèle à l’empereur.

Celui qui semble le chef arbore un casque imposant digne des derniers samouraïs, fait d’acier, de bronze, avec de l’ivoire pour figurer des cornes sur chaque bord. Il paraît sorti d’une scène du moyen âge,  si ce n’était le pistolet accroché à sa ceinture et la paire de jumelles qui oscillait autour de son cou.
Le Japon est alors ravagé par la guerre civile. Le clan Tokugawa et ses partisans laisse le pays à la dérive, et s’opposent aux envies de réforme du jeune empereur Mutsushito…Une période d’instabilité et de trouble s’en est suivi, on l’appela la guerre de Boshin.
Entre 1868 et 1869 : une guerre civile éclate au Japon. Guerre entre les armées des clans de Satsuma, de Chōshu, de Tosa et leurs alliés et, d'autre part, les troupes appartenant au gouvernement shogunal d'Edo et les clans qui lui restèrent fidèles.  Le gouverneur n’appartenait à aucune de ces factions, et il s’efforçait  de respecter le pouvoir du nouvel empereur.

Seuls les sabots des lourds chevaux de trait qui tirent les canons résonnent sur les pavés des faubourgs de la ville.

Dans le château, les gardes font leur ronde en suivant les couloirs, sans marcher sur les nombreux tatamis. Ils passent de bâtiment en bâtiment pour revenir au donjon. Ils ne portent que des juste-au-corps en cuir pour pouvoir se mouvoir sans trop de cliquetis et laisser le jeune maître reposer. Ses parents sont partis pour Edo où son père, le gouverneur rend compte à l’empereur de l’état de la province. Le jeune garçon, âgé de dix ans, ne passe pas une bonne nuit, son sommeil est agité, il est en sueurs.  C’est un enfant  sage et posé mais dont tous les proches s’étonnent du regard intense et décidé. Il n’est nullement capricieux, mais parfois son caractère en fait un être replié sur son univers intérieur…on pourrait le penser rêveur, non, il est plutôt capable de se concentrer sur une idée, sur un événement jusqu’il en ait compris toutes les facettes.

Là, soit une sorte de fièvre nocturne, soit un mauvais rêve, le sort du sommeil, et il se lève machinalement et va d’un pas hésitant vers un couloir sombre pour accéder aux commodités.  Il  croise l’ombre d’un garde qui suit le couloir de ronde, et  cette ambiance guerrière finit de le réveiller.  En sortant du cabinet, il va vers les fenêtres qui donnent vers l’extérieur du château…il admire les couches moutonnées faites par les brumes matutinales,  et il laisse son regard les suivre à travers la plaine, il devine les formes du village qui est en aval, seuls quelques toits émergent de cette ouate, faisant du paysage comme l’œuvre d’un artiste…mais il perçoit des petits points qui percent parfois cette neige aérienne. 

Son petit pas  résonne sur le plancher, et  pris par l’excitation il parcourt tout le couloir extérieur qui surplombe le donjon…ses yeux cherchent désormais ces formes un peu fantomatiques qu’il a vite distingué dans l’aube naissante.  Puis il entend un remue-ménage, tout le château semble sortir de sa léthargie…des bruits d’armure, des cliquetis d’armes, des courses un peu erratiques…tous les prémisses du combat.  Sans réfléchir, il  pénètre dans le Kura  et emporte tout ce qui fait le trésor de sa famille.

Le jeune garçon est poussé vers sa chambre, il  proteste mais le garde qui se met en travers de sa route, sait qu’il doit veiller sur le fils du gouverneur , comme sur sa vie.  Bientôt vient le bruit des flèches qui viennent se planter dans les parois centenaires de la tour. Il y a le bruit  des arquebuses et des fusils qui fait trembler les cloisons de papier du château. L’enfant réfléchis et malgré son jeune âge, il a compris que la situation de la garnison était désespérée.

Curieusement  son esprit est calme et les idées lui viennent sans effort : il sait ce qu’il doit faire. Il écoute les bruits…le garde a rejoint ses camarades…il sort.

Son parcours dans le château est à l’inverse de celui des gardes, et il atteint le jardin sans avoir croisé le moindre obstacle.  Il connaît parfaitement le chemin secret qu’il a découvert en jouant avec la fille de l’intendant. Cachée derrière une gloriette de style victorien, un buisson de houx touffu et repoussant marquait l’entrée du souterrain.

Le jeune garçon n’avait trouvé pour se vêtir que sa tenue d’écolier à l’européenne, avec des culottes courtes, des bas-chaussettes et de bonnes chaussures  qui lui permettaient de franchir sans encombre  le chemin souterrain. Le passage l’a conduit assez loin dans les bois à l’arrière  du château et aux bruits qu’il perçoit, il comprend qu’il a franchi la ligne des troupes rebelles. Il courre à toute vitesse et dans la pâleur d’un matin d’hiver, il disparaît dans la campagne.

Derrière lui  le château  s’éloigne  et  il ne se retourne qu’une fois pour apercevoir des flammes qui s’élèvent et éclairent le ciel neigeux de cette matinée blafarde. Des larmes coulent sur ses yeux. Il les sèchent et puis son regard semble se durcir et il repart d’un pas plus ferme en longeant les cultures maraichères de la basse plaine. Il ne croise personne. Les gens de la campagne, méfiants par nature, préfèrent rester à l’abri de ces fracas qui ne concernent que la caste des guerriers. Ils écoutent leurs ancêtres qui leur suggère de demeurer  loin du tumulte. Il en est ainsi de la survie du paysan.

Il courre puis marche, courre à nouveau durant de longues heures, avant de s’arrêter épuisé au bord d’une rivière, cachée au creux d’un vallon. La nature y est si paisible, qu’il donne permission à son corps , à ses jambes, à ses pieds, de se reposer.
Il ne sait pas combien de temps il a dormi. Il se sent hagard, perdu, ses pensées sont confuses…Il  replonge dans un sommeil profond. Ses yeux s’ouvrent sur un soleil éblouissant : le paysage est magnifique et son esprit reprend le dessus, et un faible sourire éclaire son jeune visage.

A  Yedo, les jours suivants, les parents de Yoshigoro  avaient appris  l’attaque du château, et leur inquiétude était immense.  Même si il ne pleurait pas  comme son épouse, et que son comportement était digne d’un haut fonctionnaire de l’empereur, son père était rongé par la culpabilité. Il n’avait pas daigné écouter sa femme, et il avait voulu laisser leur enfant à Nagano, si loin à l’ouest, dans ce Japon en proie à la guerre civile.  Eux qui sont sans nouvelle de leur fils, se morfondent dans cette partie inférieure du Palais de l’empereur, le Soto-Siro, où vivent les hauts dignitaires de l’empire.

L’empereur a envoyé un de ses chambellans aux nouvelles et se tient au courant du sort du jeune Yoshi, qui est pour lui comme le symbole du futur Japon, aux prises avec les forces du vieux pays millénaire qui veulent empêcher l’incroyable changement voulu par l’Empereur.  Nagano n’est pas si éloigné de Yedo, mais c’est tout Hondo qu’il faut franchir dans sa largeur : deux cent kilomètres de montagne, de chemins escarpés, de ravines, de gorges profondes, et où la vie si rude a rendu les populations mal habituées à la compassion et à la bienveillance. Partout, même si il a pu fuir, ses parents savent que leur si jeune fils devra vaincre le rude hiver japonais et franchir des cols pour franchir le mont Hotaka, le Jari ou le Kiso. Pour eux, la situation est désespérée et son père en vient à souhaiter qu’il est péri dans l’assaut du château plutôt que d’affronter cet enfer lent.



Sans imaginer les soucis de ses parents, Yoshi combat pour sa survie, et après franchi les basses vallées agricoles, il a décidé de s’orienter avec le soleil et les étoiles comme lui a enseigné le jeune capitaine Chikuma, qui l’avait pris en affection. Il n’hésite pas et sait qu’il doit marcher vers l’Est  vers le col de Torii. La route des vallées par Ueda et Saku est certainement plus facile, mais ces vallées sont occupées par les troupes rebelles et  en jeune stratège, digne de son père, il va emprunter le chemin de la montagne où il y aura moins de rencontres.  Ses jambes sont gelées et le froid attaque aussi ses doigts et ses oreilles. Il se décourage souvent durant ce troisième jour de marche et la perspective d’une nuit encore plus glaciale l’effraie davantage que les troupes.  En suivant un chemin où il a remarqué des petites crottes fraîches, il arrive à deviner dans l’obscurité  naissante, des panaches de fumée et l’odeur d’un feu de bois, et c’est au bord de l’épuisement qu’il s’écroule après avoir frappé sur une vieille porte toute vermoulue.

Quand il rouvre les yeux, il ressent une chaleur bienfaisante qui le parcourt des pieds à la tête. Il entend  des bruits qui proviennent du bout de cette grande pièce unique, mais comme ce coin là est éloigné de l’âtre, il ne perçoit qu’une ombre qui s’affaire. Il se redresse  et  repousse la peau de bête qui le recouvre. L’homme, car la forme s’avère humaine, vient vers lui
-       Ca y est, ce petit homme est revenu du monde des esprits !
-       Qui êtes vous, qu’est ce que je fais ici ?
-       On dit bonjour et merci de l’hospitalité, voilà ce qu’on dit jeune malotru !

Yoshi rougit  et bredouille quelques mots d’excuse

-       Acceptez mes excuses, je m’appelle Yoshigoro.  Je me rappelle juste du froid et d’avoir vu votre maison en marchant
-       Laisse là tes excuses, je me moquais de toi… D’ailleurs tu es bien aimable de nommer  « maison » ma cahute…mais ton histoire me paraît digne de remplir mes mornes journées de chévrier. Je m’appelle Asama
-       Mais c’est le nom d’une montagne…
-       Tu as raison, jeune Yoshi, on m’a appelé comme ca parce que j’y menai mon troupeau. Maintenant, raconte moi !

Il écouta le récit de Yoshi  sans l’interrompre …ses yeux disaient tout l’intérêt qu’il portait à cette histoire.
Quand Yoshi s’est tu,  l’homme s’est gratté la tête

-       C’est une sacré aventure pour ton âge…tu veux donc aller jusqu’à Yeddo ?
-       Oui
-       Tu sais que c’est une folie en hiver ?
-       Oui
-       Mais, tu le feras
-       Oui
-       Bon… je vais t’aider. Tu es fou, mais sans hésitation, tu es le plus courageux des garçons que j’ai croisé, Yoshi. Je suis pauvre, mais je connais ces montagnes comme mon jardin, et je vais te donner de quoi résister au froid et de quoi trouver à te nourrir en chemin.

Asama, se mit à l’ouvrage, il alla chercher une peau de bête dans sa remise pour la découper à mes mesures. Puis il rassembla des chaussettes en laine, une écharpe bien chaude et un bonnet qui résisterait à la neige. Il m’enseigna dans son champ enneigé comment fabriquer un abri de fortune pour échapper aux bourrasques et au froid.

Trois jours ont passé depuis son arrivée spectaculaire dans ce coin perdu de montagne. Mais Asama et lui ont mis ce temps à profit et c’est plein de forces et d’espoir que Yoshi reprend son chemin. Il est très différent : déjà en apparence, ses habits de jeune citadin ont laissé la place à des vêtements de petit montagnard ,   et son esprit s’est affirmé, il se sent fort et sait qu’il parviendra au but. Il ne sait pas au juste comment, mais il en est certain.

Enfin après des jours et des jours de marche, il quitte les zones montagneuses et il sent l’air vif qui vient du pacifique, il reste méfiant, et passe loin des villages qui commencent à se succéder dans la plaine.  Parfois, il s’approche d’une ferme et, furtif, il vole quelques œufs ou une poule,  parfois il parvient à chaparder un plat qui chauffe sur le feu, il laisse quelques sous pour ne pas être trop coupable. Il est transformé, son corps a muri, il se sent différent, comme si il avait brusquement changé d’époque. Sa peau fine et si blanche est devenue rugueuse et brûlée par l’air froid. Le gamin, symbole vivant du Japon occidentalisé, est devenu un petit ours, vêtu de peaux de chèvre et de bandes de laine.  Un petit sauvage, plein de force et de haine, lui qui jadis, il y a encore dix jours, était l’enfant le plus doux et le plus policé du Japon.

Le petit sauvage se glisse dans les campagnes, il longe les rizières et puis il  remonte le chemin entre les  petites fermes. C’est le froid qui fige tout ce monde dans les blancs et les gris et qui étouffe tous les bruits habituels de la campagne, même les chiens n’aboient pas, et les rares humains qui se dessinent sont courbés et furtifs comme pour s’excuser de troubler cette quiétude morbide.

Plus il approche de Yeddo, plus la campagne s’anime, la ferme devient hameau, et le hameau se fait village. Les habitants avec l’avancée du jour sortent et commencent à travailler à leurs occupations..Yoshi s’approche de la vie, il y revient,  et toutes ces voix, ces bruits lui font du bien, après ce long silence des neiges hautes, comme les bergers appellent les cimes en hiver. 

Son œil s’intéresse à tous et à tout, ce voyage forcé, il le prend comme une immense leçon de choses.  Son trajet jusqu’au palais de l’empereur est un émerveillement de chaque instant. L’enfant en mutation  capture toutes ces scènes qui lui étaient auparavant interdites, et son cerveau travaille à la vitesse où les joueurs de Mah Jong reposent leurs pièces (tacatacatac).

Il respirait à plein nez l’odeur de la soupe Miso au crabe, ou celui d’un bol de riz « oyako ».  Brusquement et en traversant ce Japon qui lui était inconnu, il découvrait des couleurs, des saveurs, des bruits qu’il ignorait. Tout cela lui plaisait beaucoup.

Bien sûr, ensuite, il y a eu les cris et les pleurs de sa mère, de ses tantes venues en renfort. Après, il y eu les honneurs, son père, Kendji Ito, qu’il n’avait jamais vu ému aux larmes quand Yoshi lui a remis les trésors de la famille.  Il a même rejoué la scène dans la grande salle d’apparat du Palais en présence de sa majesté impériale et de tous les hauts dignitaires.  Nous sommes en 1873, L’empereur n’est revenu à Yeddo que depuis trois ans, et le régime a besoin de victoires et de belles histoires. L’empereur s’est emparé ce celle de Yoshi…toutes les gazettes de la nouvelle capitale impériale en parle . En ces temps troublés où l’empereur est accusé de tout bouleverser, et de vouloir enterrer les valeurs du Japon éternel, cette histoire si édifiante est pain béni pour faire passer un message. L’empereur ne veut pas abolir les valeurs ancestrales, il veut juste faire entrer son pays dans les temps modernes.

Yoshigoro fait connaissance avec la propagande d’état, son histoire si pure, si forte, est récupérée par un régime qui veut asseoir son jeune pouvoir. On en fait un symbole, mais il accepte, pour son père, pour l’empereur…Dans la foulée de cette gloire, il est anobli, devient baron, et rentre à l’école militaire de l’armée impériale, dont plus tard allait provenir la future école navale impériale.



Dans ces mêmes années, un obscur ingénieur des armées, avait obéi à des ordres venant de l’empereur Napoléon III, et avait traversé le globe pour équiper ce pays d’une marine de guerre moderne. Léonce Verny, ingénieur du génie maritime et polytechnicien, avait débarqué dans cette contrée encore moyenâgeuse par bien des aspects, avec la foi du missionnaire.  Il en avait un peu l’allure d’ailleurs, cet ardéchois fier pouvait être ombrageux , et dans ces moments là son oeil se faisait perçant et sa barbe devenait menaçante.  C’est son expérience en Chine qui l’amène ici pour tout bâtir à partir de zéro.

Le Japon a besoin d’un endroit pour d’abord entretenir, et un jour construire ses navires : cet ingénieur surdoué va superviser la construction du port et de l’arsenal de Yokosuka.  Comme c’est un esprit pragmatique, à défaut d’être un architecte, il décide avec son équipe de reproduire l’organisation de l’arsenal de Toulon. Cette copie conforme va parfois se nicher dans les détails en reproduisant même le campanile, assez peu japonais, qui va désormais orner l’entrée de cette place forte de l’Orient.  L’homme est cassant et un peu vaniteux, mais c’est un formidable meneur d’hommes  et il se démène pour trouver le bois nécessaire à la construction navale. Léonce Verny remue ciel et terre pour trouver les essences de bois qui conviennent à l’expression de son art : la construction navale. Car chaque forme nécessite des types de bois différents : il y a les bois droits, les bois courbants, et enfin les bois courbes.
Pour les bordées, certains chênes vont convenir, mais il les faut maigre ou dur, sinon dit-il, ils vont plier et « cassent comme un navet ». Sous l’eau, bien résineux, c’est l’orme qui se révèle le meilleur. Les mâtures elles sont faites à l’aide de pins grands et bien droits, et le souci de l’ingénieur Verny sera de trouver des pinus sylvestris, des epicea et des pins de Floride. Au fil des lettres et rapports, nous voyons que la collecte de ces bois de marine demeure son obsession. 

Ce jour là, il parcourt en long et en large son bureau situé au centre de l’arsenal en maugréant  contre ces maudits retards dans la livraison des bois.  Il lui faut se confier et le jeune japonais qui lui sert d’interprète et de traducteur a la malchance d’être à portée de voix.   Pourtant le jeune Aito est un jeune homme des plus affables et conciliants. Pour cette époque, il a reçu la formation la plus occidentale possible : d’abord les bons pères jésuites  puis il a été formé  dans la toute première école d’ingénieur au Japon. C’est par patriotisme  qu’il a accepté de rejoindre l’arsenal, après un court séjour à la toute jeune académie navale  où il a rencontré un jeune officier ardent, tout aussi patriote que lui : l’avenir du Japon.

Aito est aussi réservé que Yoshi peut être passionné ; c’est l’eau et le feu. Souvent ils se retrouvent dans l’un de ces bouges qui servent un mauvais saké,  mais quelques mets acceptables  préparés par la vieille édentée qui se tient habituellement au fond de la salle commune en se distrayant des histoires de ces marins qui parlent de tous ces nouveaux  mondes qu’ils découvrent un peu plus !
Là dans ce lieu interlope, les deux nouveaux guerriers de l’ère Meiji refont le monde en commençant par imaginer l’avenir encore improbable de leur pays en pleine révolution culturelle et technique. C’est l’heure des pionniers,  mais aussi des ingénieurs  qui succède enfin à celle des anciens seigneurs de la guerre et des ronins.
Aito comme Yoshi, même si ils conservent une certaine  nostalgie de ces temps troublés où régnaient les hommes forts,  tous deux  savent qu’ils représentent les temps nouveaux.

Malgré de nombreux retards et des changements de plans, l’arsenal est désormais une réalité et les navires commencent à sortir des trois cales et du bassin de radoube.   Les japonais regardent avec fierté ces constructions  et Yoshigoro est parmi ceux là.  Les bâtiments s’étendent sur le pourtour de la baie, et le plus grand d’entre eux est la corderie qui sert également à la préparation de la mâture.  Ce fut d’ailleurs le premier contact de notre jeune officier avec cet endroit unique au Japon.
Il  a parcouru les presque quatre cent mètres de ce long édifice et il a admiré tous ces hommes qui construisaient « sa » marine, « ses » bateaux.  Le regard du jeune guerrier s’est embrasé sous les promesses futures qui apparaissaient sous ses yeux.

Sans vraiment  le connaître,  Yoshigoro  croisera plusieurs fois cet étrange personnage, ce sera  son premier Oyatoi gaikokujin  (étranger employé par le Japon pour le faire progresser).  Aito  lui a présenté son « patron » ,  cet incroyable Léonce François Verny qui  s’emporte à la moindre contrariété, mais qui est capable de trouver des réponses aux innombrables  problèmes posés par  la création d’une marine : établissements,  approvisionnement,  navires, mais aussi à former les hommes, les marins, les ingénieurs, les intendants. Tout, tout est à faire, comme se plait à dire ce diable blanc malpoli !


Depuis ces temps là, il a compris qu’il devait ravaler sa fierté bien enraciné au fond de son âme et qu’il fallait supporter l’arrogance et les humeurs changeantes de ces hommes si compétents dans leur domaine et si ignorants des autres hommes.  Avoir su surmonter sa nature, va faire de Yoshi  notre homme-passage entre Orient et Occident.




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