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Et
puis, j'ai évoqué un autre glissement pour que la démarche
ressorte de l'art. Jacqueline Salmon comme nombre d'artistes
peintres, sculpteurs, photographes, avant elle, va travailler sur un
axe parallèle mais un peu différent qui est celui de « liste ».
Philosophiquement,
la première chose qui frappe dans notre rapport aux listes réside
dans le sérieux avec lequel nous les élaborons. La liste tend à
l’exhaustivité, au point pour certains d’entre nous, de devoir
noter un élément oublié de la liste pour le barrer aussitôt s’il
n’a plus de raison d’en faire partie. Pourtant, la liste contient
toujours un élément manquant, et il curieux de remarquer avec
quelle facilité nous nous accommodons de l’impossible
encyclopédisme de la liste. Une liste ne fait jamais le tour d’une
question. Elle est de préférence verticale, et la plupart du temps,
elle court de haut en bas. Dans cette forme pure de la liste, il
n’est besoin de rien d’autre que des mots. Qu’est-ce qui nous
touche, nous émeut, nous fait frissonner ou nous assomme d’ennui
dans une liste ?
La force poétique d’une liste est en quelque
sorte purement mallarméenne. Le mot qui trouve place dans une liste
est « décolé » et émancipé des contraintes
sémantiques pour être la plupart du temps renvoyé à sa seule
fonction référentielle. de tout bouquet. Il y a certes, dans la
liste, une dimension un peu stupide d’accumulation. Mettre en
liste, c’est compter. En dessous d’un certain nombre d’items,
une liste ne vaut rien. D’où l’aspect narcissique de certaines
listes, comme la collection des conquêtes amoureuses. Y a-t-il un
sujet de la liste ? On voit d’abord mal quelle énonciation
pourrait être compatible avec une simple liste. C’est d’ailleurs
ce retrait du sujet qui contribue à la solennité de la liste de
morts. Même si elle est proférée, la liste des morts n’est pas
une énonciation subjective. À travers les voix prêtées à la
liste, c’est la communauté qui parle.
Esthétiquement,
pour ne parler que d'une période encore récente cette tradition
d'oeuvres en liste ou en répétition existe chez Paul Cézanne (la
Sainte Baume ad libitum) ou chez claude Monnet (une indigestion de
cathédrale de Rouen). Malevitch jouera plus tard avec tous les
carrés du monde, comme Pet Mondrian déclinera ses motifs en lignes
à l'envi. Plus récemment Claude Viallat ou Dominique Buren ont
érigés la répétition de motifs comme technique créative.
Depuis
Man Ray, la photographie avait également abordé cette envie
répétitive, mais c'est le Pop Art qui s'est servi de la
photographie pour se libérer du motif en le démultipliant. Donc
Jacqueline Salmon reprend cette approche de listes notamment dans ses
portraits pour, elle aussi, dépasser l'individu. Un portrait n'a de
sens que pour la personne concernée, et, à la limite celui qui y
trouve une mémoire récente ou ancienne. Mais une répétition de
portraits (près de 150) apporte une autre vision, car ils se
complètent, ils sont en résonance et sont comme autant de touches
de couleur dans une toile impressionniste.
On
peut aussi faire le parallèle entre les barbules qui représentent
les vents et les portraits qui représentent les toulonnais. Chacun
semblant suivre sa route et sa vie alors que la vue d'ensemble nous
donne l'impression d'une organisation qui les dépasse et qui
pourrait s'appeler Toulon !
L'ordre
qui s'installe dans un désordre ambiant nous voici au centre de la
théorie du chaos : somme d'individus avec des histoires
différentes, des migrations, des immigrations, des passages, des
voyages.
Finalement
le propre d'une véritable artiste est de posséder son style, sa
forme d'écriture artistique propre. Jacqueline Salmon par sa
manière poétique de retraiter le document, par ce lien permanent
entre présent et passé a une écriture propre dans la
photographie. Son regard qui s'efforce de regarder les ruines, les
traces, les objets désuets, non pas comme des vestiges
nostalgiques, mais comme une autre façon d'interpréter et
d'interroger la ville actuelle, l'homme d'aujourd'hui et la vie de
tous les jours.
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