jeudi 29 octobre 2015

EDUARDO ARROYO ou La Force du Destin







Je vous propose une "pré-médiation":  regardez le diaporama de la visite de l'exposition "Arroyo" à l'Hôtel des Arts de Toulon   en lisant le texte ci-dessous...j'espère que cela vous aidera à entrer dans l'univers de cet artiste...Bonne visite!
Mais je ne vous ai pas mis toute l'expo...il faut venir...un peu de frustration ajoute à la découverte!





1Le jeune homme de 21 ans qui débarque un jour sur les trottoirs de Paris un matin de 1958 ne sait pas encore qu'il restera un éternel exilé.

Son avenir n'est pas encore tracé, et ses doigts maigres hésitent encore entre les dessins qu'il fait à la craie sur ces mêmes trottoirs et les petites peintures qu'il exécute dans des cafés embrumés.

Eduardo Arroyo est un révolté, contre sa famille, contre Franco et la bourgeoisie espagnole, mais aussi plus tard contre d'autres artistes, des peintres sans peinture comme Marcel Duchamp, ou des peintres qui peignent « hors société » et qui selon lui ne donnent que des fruits secs et sans âme.

Voici les premières clefs de la personne Arroyo : un artiste qui est né dans le franquisme et qui n'existe que par lui, que contre lui :
L'homme, quant à lui, s'intéresse à tout : amateur éperdu de littérature, amoureux de la photographie, passionné de cinéma...c'est un autodidacte protéiforme : la pire espèce !

Cette absence de cadre, de formation, de règles sera d'abord vue comme une faiblesse, il aura le culot d'en faire sa force...la force du destin.


Mais pénétrons dans l'Hôtel des Arts et commençons notre voyage sur le navire Arroyo.

Dans la 1ère salle une grande œuvre va immédiatement capter notre regard. Cette première posture d'Arroyo est pondérée par la présence en face de son autoportrait en Robinson Crusoé.


La représentation est celle de l'artiste en décalage :

  • cette première toile introduit sa façon très particulière de se représenter ; loin de rechercher une vérité plus qu'improbable, il nous propose un véritable rideau de fumée : l'accoutrement (sur d'autres œuvres celui ci sera discret, mais en l'occurrence l'artiste a versé dans l'outrance). Il daigne nous laisser la boîte de peinture.
  • Vous verrez qu'il a une attirance pour ces héros un peu pathétiques, un peu en dehors de l'histoire et de la société.
  • Sur le plan formel, on découvre également que seul, le personnage, l'intéresse, et qu'il se débarrasse assez vite du fond. Est ce un réflexe d'autodidacte qui évite de se confronter à des difficultés techniques ?
Sa narration peut évoquer un rapport assez difficile avec son statut d'artiste :

  • Robinson en est donc la parfaite conséquence de ce statut : c'est un isolement superbe, délibéré.
  • Certains éléments dans le personnage comme dans la forme nous donnent des pistes sur l'autodérision de l'artiste : cette tenue invraisemblable, cette pose des plus démodée, voire ridicule. C'est comme si Arroyo pressentait la vacuité de cette révolte.
  • Comme souvent dans ces périodes des années 60, les choix d'Arroyo sont simples, et même presque simplistes : les couleurs sont tranchées, violentes, les contours sont souvent mal définis.


Face à notre Robinson, une toile, très différente qui démontre un travail plus élaboré, sur les formes et les couleurs.
ces 2 tableaux sont pourtant de la même période (65-67), celle où forcément Arroyo et ses amis ne peuvent exister qu'en opposition, qu'en révolte contre les anciennes gloires de la peinture. c'est l'une des toiles de la série « Miro, refait », « les malheurs de la coexistence IV » où l'artiste reprend la forme et les couleurs d'une toile de Miro...il reprend le détail de la chaussure de Miro, et par un coup de pinceau magique il transforme cette scène onirique en un moment d'histoire : Kroutchev écrasant sa chaussure sur le pupitre de l'O.N.U. C'est un glissement phénoménal qui est opéré par Arroyo qui à la fois célèbre, détourne et critique Miro.


La reprise de « la nature morte au vieux soulier » de Miro est remarquable sur 2 plans :
  • la parfaite maîtrise d'Arroyo qui recrée parfaitement la tonalité de la toile, avec le chatoiement des couleurs et les distorsions de formes à la Miro,
  • l'introduction d'une narration qui reprend le thème du soulier pour le transformer en un « moment d'histoire »
Arroyo réussit à transformer « l'art pour l'art » en œuvre politique. Cette œuvre est au cœur de la résistance qu'est à son début le mouvement de la figuration narrative.


Dans son œuvre, à de multiples occasions, Arroyo exprime son admiration pour d'autres artistes ou écrivains qui l'ont précédé. C'est le cas pour van Gogh !

Le traitement pictural de Van Gogh est récent et il s'agit d'une épure, Arroyo va à l'essentiel. Il traite toujours de la solitude, mais aussi en l'occurrence de son « enfermement ».

Van Gogh est emblématique pour lui de cette effrayante idée du peintre maudit, qu'il synthétise dans cette maison Van Gogh qui ressemble à une prison, et dont la figure du peintre se heurte aux 4 murs...cette maison est vide...comme une impossibilité d'y vivre. Dans la forme c'est également le grand dépouillement du fond qui est monochrome et sans aucun ornement.
A chaque fois Arroyo rend un hommage ambiguë, certaines critiques se remarquent dans la forme et dans le détail.


En traversant le Hall, dans la salle 2, on va découvrir une deuxième période de l'artiste, avec une œuvre majeure de sa série « la force du destin » et encore un autre qui est un règlement de compte avec un des grands anciens : Marcel Duchamp. C'est l'oeuvre qui a servi d'affiche à l'exposition, ce qui n'est jamais neutre.

Si Arroyo s'en est pris à Miro pour sa légèreté formelle et ses choix esthétiques, il attaque Duchamp qui pour lui est le vecteur d'un superbe malentendu. Non seulement, Duchamp ne mettra pas fin à l'art bourgeois, mais pour Arroyo, il le conforte, en conceptualisant un « art à l'abri du temps ».

Arroyo et ses amis regroupés dans cette salle (Adami et Recalcati) ont décidé du meurtre symbolique de Duchamp. Il n'y avait pas d'autre réponse possible : Art contre Art, comme un corps à corps. Avec « Habillé descendant l'escalier », il attaque frontalement une œuvre qui a fait mal à Duchamp, une œuvre refusée en 1916 au salon des Indépendants, et qui plus est s'agissait d'une œuvre « cubisante ». Arroyo retourne l'arme du dadaïsme contre son propre inspirateur. La manœuvre est de taille.

Le tableau qui représente Eugène Criqui est également significatif de cette deuxième manière d'Arroyo : il reprend des codes de l'art pop avec un mélange peinture, photo et inscriptions, il introduit un « semblant de réalisme » avec cette ombre portée qui est des moins vraisemblables.
Dans cette période, sa colère ne s'adresse plus aux tyrans ou aux grandes figures de l'histoire, mais il s'intéresse à des « paumés » on dirait des « loosers » maintenant, ce sont des anecdotes, des héros de presse populaire, que le fameux destin a broyé sur sa route implacable.

La petite sculpture présente dans cette salle n'est pas en décalage avec l'oeuvre picturale, et les portraits de pierre, de fer ou de bronze viennent compléter en 3 dimensions la mise en scène d'Arroyo. Au passage, nous avions déjà aperçu une représentation de Mickey dans le Hall et au contraire des aplats de ses tableaux, Arroyo paraît désireux de donner une épaisseur, une matérialité aux personnages qu'il veut illustrer : idoles modernes ou anciennes, il rassemble des matériaux surprenants et il associe de la matière brute à de la matière recyclée. A y bien regarder, l'impression de naïveté le cède à un sentiment plus profond qui apparaît en 2ème rideau dans les expressions ou les regards de ses personnages minéraux ou ferrugineux. On sent que, pour Arroyo, la sculpture n'est pas une pratique secondaire, mais qu'il s'agit du même discours, et du même dialogue qu'il poursuit avec lui même au travers du portrait.

Avant de quitter cette escale amicale, il faut le travail de collage en éventail réalisé par Arroyo en mémoire de son ami le peintre Keizo Moroshita. Keizo a vécu avec Arroyo et Adami, en Italie dans les années 70. C'est un vrai compagnon, et cela même si les choix artistiques furent différents, Keizo est le souvenir d'une époque très riche et dense de la vie d'Arroyo. D'ailleurs, il a traité cette œuvre comme un programme de spectacle que l'on conserverait dans un tiroir perdu.


Nous reprenons notre route, et nos pas vont nous mener dans le vestibule. Là, nous allons retrouver cet attrait pour des arts ou des pratiques populaires. Avec « toute la ville en parle » il va créer une série digne du polar noir américain. Dans cette nouvelle forme de représentation qui se joue d'une autre représentation, le Cinéma, on trouvera souvent un personnage central qui est cerné par des figures et des ombres qui l'espionnent. Le tableau est conçu comme une mise en scène qui hésiterait entre le burlesque et le thriller. En fait toute la ville s'épie et s'observe,et la lumière du projecteur et les taches de couleurs vives sont là pour nous rappeler que tout n'est que spectacle.
Dans le film, le héros est un petit homme, discret voire falot, un comptable qui jamais n'a été à la lumière, et parce qu'il est le sosie d'un meurtrier, il se prend à être enfin regardé, observé, espionné...il vit !

Face à ce tableau,
2 autoportraits et 2 autres personnages mari et femme sont comme au spectacle : ils regardent le film !
Le peintre s'est représenté avec un visage totalement inexpressif, comme interchangeable...la seule différence est dans le couvre-chef, l'un est respectable, l'autre est un tarbouche qui donne une impression de déguisement. Le peintre est là comme un spectateur impuissant, et il ne peut réagir qu'en se fondant dans la masse avec cravate et chapeau mou, ou bien en se déguisant en arabe sorti d'un roman d'Agatha Christie. Au delà de ces apparences anodines ou a priori inexpressives, Arroyo a travaillé sur un ton uni et foncé assez solennel...costume et cravate sont là pour ajouter une impression de portrait « officiel ». Pour la petite histoire, le peintre déclare porter ce genre de vêtements pour être traité par la police, au cas où il serait arrêté dans une « manif »...toujours le côté « blouson noir ».

Et puis il y a ces deux portraits des époux Normand. Le peintre adore récupérer d'autres histoires, d'autres vies. Il achète de vieux albums de famille ou bien il les trouve, et il se les approprie. Comment fait il. Avec ses amis il avait ajouté des points de couleurs, comme pour bien démontrer qu'ils étaient peintres, et de grands peintres. Avec ces parfaits inconnus, il va patiemment éparpiller ses gommettes unicolores. La technique est « simplissime », mais l'effet est saisissant : ces portraits si conventionnels, dignes de ses autoportraits peints, deviennent une autre représentation. La force du bleu dense par rapport à la peau blafarde, d'un gris très pâle des époux Normand aboutit à transformer ces portraits de famille en une véritable œuvre du peintre.


La salle 3 marque un autre moment de la carrière d'Arroyo. La mise en page, ou mise en scène est plus complexe et les portraits deviennent de vrais rébus dont les réponses ne seront jamais publiées.

Dès qu'on entre, il est là, imposant...on tremble pour ce petit tabouret, la masse du bonhomme est écrasante...sans doute un hommage à son « poids » dans notre histoire contemporaine. Mais indifférent à notre surprise, cet homme est de dos à nous. Que fait il ?
Si on regarde bien, on s'aperçoit que le sol est en fait une palette. Oui cet homme c'est Sir Winston Churchill qui attend la mort en peignant... La mort ce pourrait être ce fond d'un vert glauque et profond qui va bientôt avaler le grand homme.
Les couleurs grise et vert sombre sont annonciatrices de la mort du grand homme. Elles donnent à cette scène simple et champêtre un contraste de gravité.

Chez Arroyo, les hommages sont plutôt rares et toujours à la frontière de la raillerie.
Même quand il rend hommage à ce qui est une référence pour lui, il ne peut pas s'empêcher d'y introduire des éléments critiques. Fernand Léger fait partie de ceux ci. Fernand Léger ne semble pas pour Arroyo avoir une œuvre éponyme, car il le représente avec des pieds d'une lourdeur de scaphandrier, quasiment des pieds-bots, mais pour un confrère, il daigne soigner les détails pour y faire figurer certaines de ses œuvres. Fernand Léger est montré assis sur une chaise qui n'a que deux pieds, comme si il y avait une grande fragilité dans tout cela...comme la fin de l'aire industrielle et donc une peinture qui peut s'avérer obsolète. Il comprend la démarche qui est allé du cubisme vers cette admiration devant la force du monde industriel...seulement Arroyo, l'engagé peut regretter l'absence de distance par rapport à cette force écrasante pour les masses. D'où cette chaise qui n'a que 2 pieds comme si Fernand Léger avait omis cette dimension nuisible du monde industriel.

Van Gogh, vient là comme une colporteur, un vagabond de l'art. Ce type de portrait chez Arroyo a toujours plusieurs sens, plusieurs objectifs. Certes il admire l'immense talent de Van Gogh, mais nous avons vu comme quoi son destin l'effraie à titre personnel : l'isolement, la pauvreté et la lisière de la folie.
Il y a également une autre peur chez Arroyo que va faire naître Van Gogh : une peur qui n'est pas directement à la vie de monsieur Vincent, non, c'est autre chose qui provient de la vie posthume de son œuvre. Toutes ces reproductions qui hantent les intérieurs modestes, tous ces tournesols qui sont plantés sur des bols, sur des nappes ou qui ornent des tee-shirts, voilà la vraie hantise d'Arroyo : la récupération de l'artiste par la société marchande la plus vile. D'où l'introduction étonnante de la réclame « mangez des sardines françaises ». Pire que cela, Van Gogh a perdu son statut artistique pour devenir un argument de vente . Cette banalisation relie Van Gogh à ce Milou qui vient de voler les saucisses : ce ne sont plus que 2 artefacts de la consommation de masse.


L'exemple même du rébus, c'est « la mort de Cléopâtre » où certes nous trouvons d'étonnants aspics volants, une ampoule, un annuaire et un téléphone posé par dessus.
Arroyo se sert plusieurs fois d'une ampoule dans ses œuvres...pour lui, elle semble représenter une alerte, comme une alarme. Ou alors, c'est l'ampoule allumée de « Silence, on tourne », car la vie et aussi donc la mort de Cléopâtre furent mélodramatiques. Ou alors, le détective Arroyo va faire la lumière sur ce mystère.
Cléopâtre a cru jusqu'au dernier moment pouvoir conquérir Octave-Auguste, mais celui ci n'est pas intervenu, il est resté « aux abonnés absents ».

Avant de prendre l'escalier d'assaut, il y a là une étrange sculpture. C'est comme l'âme même de l'Espagne : une âme pleine de panache, de fierté, de solitude et de pathétique. Don Quichotte.
Cette représentation possède une place importante pour Arroyo. Don Quichotte c'est le symbole du combat héroïque mais inutile pour sauver les valeurs d'un monde qui disparaît. C'est sans doute ce que ressent aujourd'hui Eduardo Arroyo. Techniquement, son personnage est réalisé avec 2 pierres du Leon, sa province préférée. Et puis, il y a le fameux plat à barbe en guise de haume. Sans doute, Arroyo se voit il dans cet idiot magnifique. Et je sens que vous allez me demander ce qu'il en est de cette mouche insidieuse, placée juste à côté du « chevalier à la triste figure ». La mouche représente depuis l'antiquité, un animal odieux, et qui par les grandes chaleurs peut harceler et rendre fou l'homme. Chez les Babyloniens, mais aussi dans l'Egypte ancienne, apparaît sous le nom de Belzébut, une sorte de divinité maléfique qui annonce le diable des religions du Livre. Or Belzébut signifie le « seigneur des mouches ».




La salle 4 est celle de l'écriture. Il y a, rassemblés là, tous ses maîtres, de Montaigne à Joyce, de Stendhal et Flaubert, à Tristan Tzara ou Walter Benjamin.

Les styles vont du simple dessin à des triptyques élaborés. Flaubert et Stendhal sont distingués et servent de centre de gravité pour cette salle. Le dessin et les couleurs sont d'inspiration Pop-Art.
Et sur ces portraits en gros plan, les aplats semblent encore plus frappants. Les couleurs chaudes disent tout l'intérêt porté par Arroyo pour ces grands écrivains. Les 4 ronds blancs marqués UpR mérite de s'y arrêter, car c'est l'illustration de cet esprit caustique qui ne sait pas, là encore, faire un compliment sans l'accompagner d'une petite réserve...comme pour modérer son enthousiasme.
Stendhal et Flaubert sont pour Arroyo des génies absolus de la littérature. Mais comme pour aussitôt tempérer cet excès d'enthousiasme, le peintre a placé aux 4 coins de chaque portrait les ronds blancs UpR. Pour ceux qui ont la mémoire des petites choses anodines de notre passé, c'est l'évocation des cachets d'aspirine usine du Rhône. Ces écrivains nous entraînent tellement loin dans l'intimité de nos êtres que cette aspirine devient nécessaire et salvatrice.

Un traitement particulier est réservé à James Joyce qui a droit à un dessin et à une lampe qui est le strict reflet du dessin. Arroyo retrouve les joies de la caricature et il sait parfaitement situer une personnalité en quelques traits. Joyce a une physionomie aussi carrée que son œuvre défie toutes les lois de la géométrie plane.

Walter Benjamin aussi reçoit un traitement de faveur, et sa silhouette élégante est triple, le noir et blanc annonce la tragédie qui a frappé cet exilé auquel s'identifie Arroyo. Son suicide à Port-Bou a frappé le peintre et l'a marqué. Dans le triptyque, le portrait est tronqué, à chaque fois, Benjamin semble fuir sa propre image. Cette gravure en eau-forte reste longtemps à nous obséder dans le passage, comme si l'acide nitrique avait tué cet homme là.

Les sculptures accompagnent les peintures et les dessins avec des portraits massifs, tous de face pour bien nous regarder. Mais ce ne sont pas des bustes pour la gloriole ou le simple hommage, non là encore, l'esprit corrosif d'Arroyo s'exprime par des associations aussi étranges qu'incongrues.

Associer le portrait de Dante au nom de Cyrano de Bergerac, ou bien est ce pour associer un « géant » de la Littérature à ce pauvre Cyrano qui serait tombé dans l'oubli total, si un certain Edmond Rostand n'avait pris la peine de s'en resservir à la manière d'un Arroyo qui récupère une ancienne photographie. Un génie et un oublié, est ce le pied de nez à l'histoire que souhaite faire le peintre. Par son art, il rectifie, il rattrape...

De même associer dans le même portrait l'immense Tolstoï, grand écrivain ayant vécu, et Bécassine, héroïne de fiction au caractère à la fois enfantin et ridicule ; quel étrange couple !
Quelle mouche du diable a donc frappé Arroyo. Là, il s'amuse à appareiller ces deux là, sans la moindre explication donner. Tolstoï, pour Arroyo, est finalement, peut être le seul qui n'aurait pas trouvé Bécassine ridicule, il a défendu la paysannerie russe, si exploitée, et encore davantage les paysannes. Ainsi, cette sculpture, en forme de saillie drolatique, ne serait pas dépourvue de sens à bien y réfléchir. C'est la force d'Arroyo de ne pas avoir de préjugé sur les objets culturels et symboliques qu'il assemble en tant qu'artiste.

Dans le Hall

Une fois l'escalier franchi, nous rencontrons un autre Arroyo, celui des collages, des photos retraitées. On l'avait déjà croisé en salle 2 avec ses amis : Keizo, Recalcati et Adami.
Mais là, ce sont des photos d'inconnus, de familles inconnues, de fêtes inconnues...comme des mondes qui renaissent par la seule volonté de l'artiste, des familles recomposées !

Sur le mur de gauche la série Sépia et la série Si : comme tradition (le mariage) et nostalgie pour le Sépia qui revient en arrière, comme un musée de la photographie.

Ce travail de collage qui pourrait sembler mineur, occupe une place importante dans l'implication sociétale qu'il entend donner à son œuvre. Il apprécie le travestissement, mais il sait aussi la partie de simulacre qu'il implique : voyez le mariage, semble t il nous dire qui n'est qu'une comédie (la série SI). La partie SEPIA nous démontre que notre refuge est la nostalgie...toutes ces photos, tous ces inconnus sont aussi notre histoire.

Sur le mur de droite, les zapatos et les sombreros : chaussures et chapeaux, qui sont les symboles dans l'âme espagnole de l'homme et la femme. Eternel combat des sexes, éternelles retrouvailles : la vie selon Eduardo Arroyo !

La salle 6

Dès l'escalier, il nous avait attiré ce portrait double, dans cette pose hiératique qui en impose. Tout comme Don Quichotte, la Dama de Baza est le cœur de l'Espagne, c'est un mythe, une légende et comme telle, elle rayonne sur la salle. Le fonds tapissé de rats c'est le signe des abysses, de l'insondable. Sur sa droite, il y a la scène légère mais tout aussi symbolique de la folie espagnole. Une petite anecdote peut en dire long !

De chaque côté des représentations radicalement différentes :

Carmen Amaya est une idole, elle a tous les droits, c'est une reine, comme celle qui lui fait face. Reine du peuple contre Reine de sang. Sardines contre Cheval, uniforme de parade contre robe à pois...décidément c'est bien une salle du trône !

Le tableau de Carmen Amaya est comme un résumé de la scène qui s'est déroulé au Waldorf Astoria, ce jour là. Tous les éléments concourent à célébrer les caractéristiques de la femme espagnole et surtout d'une danseuse de flamenco, sorte de paroxysme que la vision de cette femme passionnée qui s'affranchit des limites du bon sens et du bon goût. La robe est étalée sur le lit, grande tâche rouge à pois, Carmen danse, dans cette pose sensuelle que donne le flamenco...on pourrait entendre le martellement des talons sur le sol de la chambre.
Face à cette femme du peuple, libre et superbe, il y a cette femme-reine, dont la vie ne lui appartient pas. A tel point, que le peintre fait comme si, il ne voulait que célébrer le magnifique pur-sang, bicolore et improbable.

La salle 5 est toute emplie de fiction, mais au delà de la légèreté, il est des fictions qui sentent le souffre.

Avec Fantomas, la tête tombe mais le masque reste, c'est presque toute l'histoire d'Arroyo. La tête a un rire dérisoire, le masque du monstre est calme et déterminé.
Fantomas est un personnage romantique et monstrueux. Le romantisme passe par cette robe de femme sur le mannequin, et le meurtrier a fait tomber cette tête !
Les couleurs nous font hésiter entre le mélodrame et le grand guignol. Le masque inquiétant et le rictus de Fantomas nous attirent vers le côté sombre, tandis que cette tête qui tombe et semble enjouée nous ramène vers la dérision. La robe de femme, posée sur un mannequin peut évoquer la séduction et une certaine beauté maléfique de ce personnage.


Sherlock Holmes n'est pas un simple détective, c'est aussi un drogué. L'ambiguïté de Sherlock Holmes ce camé génial, champion de la déduction sous influence de morphine, est aussi le héros de l'Angleterre qui a su par la force et la ruse résister à toute sorte d'ennemis. La tête de Sherlock est faite en images qui célèbrent cette éternelle Angleterre. Ce héros est totalement asocial, et pourtant, par toutes ces photos, Arroyo nous démontre qu'il est devenu une icône britannique.


Un autre héros sombre est représenté dans cette salle par Arroyo c'est le personnage de Don Juan, avec son corollaire, son double Dona Inès...le vice et la vertu !
Don Juan est une marionnette, Dona Inès est une icône
Le vice est peint, la vertu est en photo.
La peinture serait elle viciée en son essence et la photo serait elle trahie dans ses usages ?
Don Juan est ridicule, personnage grotesque et enfantin, véritable obsédé sexuel qui cohabite avec le portrait virginal et sacré d'une Dona Inès déjà sanctifiée.


La Salle 7 est comme une conclusion, un paroxysme qui oppose la pureté « perdante » de « Kid Chocolate » et « la grande prostituée de Babylone » qui semble triompher à travers le globe.

Kid Chocolate représente parfaitement tous ces boxers et autres catcheurs qui peuplent le Panthéon imaginaire d'Arroyo. De son vrai nom, Eligio Sardinas Montalvo, merveilleux poids plume au style élégant. Le Kid était aussi élégant à la ville, avec une garde robe de 150 costumes. Il a sa statue à l'entrée du Madison Square Garden de New York. Arroyo, prend beaucoup de soin à raviver ces héros oubliés, il les célèbre en toute majesté dans la force de leur sport.

Immense rébus ou fresque symbolique qui reprend tous les codes, toutes les époques, cette grande toile est une œuvre effrayante et tragi-comique. La grande prostituée c'est avant tout la ville, la société. Arroyo retravaille sur cette peur de l'argent, de la corruption de son art, et sur toutes les menaces qui sous de nombreuses apparences, telles les têtes de l'hydre, vont troubler la sérénité de l'artiste. Autant de couleurs, autant de personnages,

La salle 8 a aussi pour intention de résumer ce parcours, avec toutes ses pratiques, tous ses supports et tous ses grands thèmes.

Dès l'entrée Dona Inès nous surprend et nous glace le sang, cette vierge d'un blanc immaculé, et les traces de sang et son cœur nous donne le ton de la tragédie. Face à la porte, la forme d'un chapeau mou est le portrait d'une époque et du mythe de l'espion. 1943, en pleine guerre, au cœur d'Istanbul éclate l'affaire Cicéron : le collage crée l'ambiance et donne l'exotisme.

Sur le mur du fond, comme le pendant à Dona Inès, voici la princesse d'Eboli qui est prisonnière dans son temps et son château. Les couleurs et la mise en page de la scène sont trompeuses, c'est sous une forme assez tragi-comique que la scène est présentée. La princesse est comme déformée par son propre handicap, dont le bandeau sur l'oeil devient aussi sa prison. Effarante solitude de l'intelligence et de sa beauté. Être en avance sur son temps, c'est être monstrueux !
Comme Dona Inès qui pour avoir été trop vertueuse et fidèle à son amour, mourra de chagrin. Sa seule victoire sera d'entraîner Don Juan dans le remords et la mort. Son corps, d'un blanc virginal et pur, est cousu de petits cœurs rouges, faisant contraste avec cette implacable cage de fer.

Aux murs de cette salle il y a aussi l'affaire Cicéron...sombre affaire d'espionnage, et d'agent double ou triple, qui illustre encore les masques, les mensonges et la duplicité des hommes. Arroyo est observateur mais aussi moraliste. Les photos qui illustrent l'affaire ne sont pas forcément très précises, leur utilité est de créer l'ambiance de ces années 1942, 1943. Sur l'une des œuvres, Arroyo de recréer l'ambiance du Bosphore, avec des navires de guerre, qui peuvent dater de cette époque et avec quelques marins. Quelques dames en tenue de plage illustrent le mythe de la femme fatale et des espions. Sur l'autre oeuvre, les photos n'ont vraiment rien à voir avec l'affaire Cicéron, mais elles relatent l'Espagne profonde avec des vues de montagne (les Pyrénées), un chemin qui s'enfonce dans un canyon (el camino del rey), ou encore des églises imposantes et des scènes de campagne...donc un détournement de sens complet pour donner l'illusion d'images d'époque. L'idée de falsifier une histoire de mensonges et de tromperies a du beaucoup plaire à Arroyo.

L'affaire de Cocklane est d'une origine très différente. Eduardo Arroyo raffole de ces territoires où réalité et fiction s'entremêlent. L'affaire de cocklane est un vrai bonheur pour l'artiste et j'ai trouvé cela pertinent de terminer cette visite sur cette peinture.
Nous sommes comme au Théâtre, d'ailleurs cette maison maudite et hantée a été comme une scène pour les londoniens du 18ème siècle. Au début c'est une simple histoire de dettes qui tourne mal. L'homme est emprisonné, sa femme va mourir dans une grande misère. L'homme réapparaît et il prétend que la maison de Cocklane est hantée par son épouse pour se faire plaindre et gagner quelques pennies.
Tout l'univers Arroyo est là : les indices qui nous sont laissés, le personnage qui espionne, même les lunettes sont « habitées ». Une vaste escroquerie, un complot, beaucoup de mensonges, et une vérité qui n'est pas bonne à dire. Le monde des semblants et des faux-semblants. Les couleurs sont théâtrales, tout comme les habits : mesdames , messieurs, vous êtes bien au spectacle, le spectacle de la vie.

















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