III La réalité des uns, la légende des autres
A ce moment de
mes récits, je vous dois la plus grande honnêteté et j’y satisfait en vous
avouant que l’histoire qui suit est celle qui me tient le plus à mon cœur, non
seulement parce qu’il s’agit de mon père, mais également parce que j’ai vécu
cette histoire, au moins pour sa partie contemporaine. Quand l’Histoire (grand H), l’histoire
familiale (petit h) et ma vie se mélangent : cela procure des
sensations étranges qui alternent l’exaltation et le nauséeux. Au début ce type de relation peut ressembler à
un travail de simple généalogiste ou de fabuliste, puis la légende familiale
rejoint la réalité, et, là, l’alchimie des mots est plus complexe et beaucoup
plus « grave » pour votre humble rédacteur.
Construire mon
héros devient un travail délicat !
A priori, il y
a davantage de matériau, davantage d’écrits. Mais il y a comme un halo qui est
constitué de ma propre vie avec le personnage. Ce rideau de moments vécus peut
être trompeur sur les véritables réactions et les motivations de mon héros, si
proche, si présent encore.
La difficulté
d’une histoire si proche…
Pierre BOUILLAUT
Pour une fois,
je vais commencer par le début, malgré l’ambiance de mélodrame qui rendrait
cette histoire moins crédible.
Sa mère née
Bernier, était déjà veuve d’un officier de l’armée, avec un enfant, l’oncle
Pierre-André Deiber. En 1910, elle se remarie avec André Bouillaut, mon grand
père, officier d’infanterie, mauvais choix car après avoir donné naissance à mon
père, la grande guerre arrive. Pour
André Bouillaut, elle ne sera pas très grande et encore moins longue, car il
est tué lors des premières offensives allemandes en Août 1914.
Un an plus
tard, inconsolable, terrassée par tant d’adversité, sa maman disparaît à son tour
et, mon Pierre de père devient orphelin et pupille de la nation.
Son grand père
Bernier et sa grand mère le recueillent.
Il a une enfance tranquille chez ce couple tranquillement bourgeois. Lui
est commerçant drapier, et ils déménagent à Paris après la guerre. Ils vivent à
l’étroit dans un petit appartement du 10ème arrondissement de
Paris. J’imagine mon papa en
saute-ruisseau à la Doisneau, mais aussi en élève appliqué de la République.
Il est sérieux mais rêveur et ses lectures,
comme ses dessins l’amènent à tenter, parmi d’autres, le concours d’entrée à l’Ecole
Navale. Il y sera reçu grâce à sa note de 18 en dessin. Epoque encore heureuse
où les humanités passaient aussi par le goût et par de nombreuses connaissances
variées, même littéraires ou artistiques. Un temps où les armées ne voulaient
pas que des ingénieurs…
Il est peu
argenté, sa bourse de pupille est limitée et pour acheter ses uniformes, il
n’hésite pas à vendre à distance un parc à mules familial qui se trouvait à
Melles, dans les Deux-Sèvres.
Pour l’intérêt
du récit je vais faire une ellipse de 10 ans où Pierre va aller à Toulon, se
fiancer avec Magali, ma mère, avoir un fils aîné, Frédéric, puis une fille
Danièle. Papa participe à l’armement du
sous-marin Surcouf à St Nazaire, puis il rejoint Brest avec son navire, juste
avant la guerre.
Papa était en
poste sur le sous-marin Surcouf à Brest.
Un modèle unique, très avancé pour son temps.
Nous sommes en
juin 1940, les blindés allemands foncent sur Cherbourg et Brest pour couper la
France en deux.
En toute hâte,
le sous-marin ravitaille et doit quitter le port, au milieu des sirènes et des civils qui commencent à fuir la ville…
C’est la « débâcle ». Ce simple mot ne signifie pas seulement
la défaite militaire, la fuite de millions
de personnes sur les routes de France,
mais l’écroulement moral d’un pays, toute une fierté qui a implosé en une
semaine où la bataille de France s’est jouée.
Sa flotte fait encore la fierté du pays et elle reste avec l’Empire
colonial, son dernier recours…nous sommes
le matin du 18 juin, et les
navires français de l’Atlantique reçoivent in extremis comme dernier ordre de
la préfecture maritime de se réfugier
dans les ports britanniques.
Maman assiste au départ et croise un officier de liaison anglais qui
court vers un navire affolé, et lui remet au passage les clefs de son Austin
garée au bout du quai.
« Profitez en, moi je pars pour longtemps… ». Délicieux
humour anglais, volontaire ou non.
C’est ainsi que le Surcouf va refaire surface devant Davenport.
« Une fois au port, nous
apprenons l’ordre d’armistice et la transmission du pouvoir au maréchal
Pétain…durant plusieurs jours, les
Anglais hésitent sur la conduite à tenir, et les navires sont alors
étroitement surveillés par des soldats en arme. »

Dans la nuit du 3 au 4 juillet, une nuit très sombre, à tous point de vue,
les anglais ont pris la malencontreuse
décision de s’emparer des navires français venus chercher refuge chez eux.
Devant
cette invasion de plus en plus oppressante,
les hommes des deux bords s’énervent ; le Commander anglais
responsable de cet assaut présente un
ordre de l’amirauté britannique ordonnant aux marins français de quitter leurs
navires. Le commandant du Surcouf, dont
il sera louable d’oublier le nom, prit la courageuse décision de ne pas en
prendre, et il décida de quitter le bord pour aller prendre les ordres de son
amiral sur le croiseur « Paris », laissant ses hommes face aux
anglais armés et menaçants. Qu’est ce qui pu se passer dans la tête de cet
officier pour adopter une telle attitude.
Les officiers
anglais semblent assez gênés au début, puis devant la résistance des Français à
quitter leur navire, la situation s’envenime, les hommes s’emportent , il y a
peu d’espace, les uns sortent leurs revolvers, un sergent essaye de brandir son
fusil armé d’une baïonnette…un coup de feu éclate et il tombe raide mort
n’atteignant l’un des officiers français que sur le côté de sa hanche…des
cris, d’autres coups de feu !
Comme a dit mon
père « …dans certaines
circonstances, il faut savoir agir sans ordres ! ». Voir un de ses camarades menacé par un revolver et
vider son chargeur sur les
assaillants semble relever de telles
circonstances.
La suite des évènements
fut des plus confuses, dans la bagarre Pierre fut blessé à l’épaule. Par la
suite, tous les blessés furent transporté à l’Hôpital. Tout le reste de
l’équipage fut envoyé à Plymouth puis au camp d’internement d’Aintree.
Pierre
a donc connu l’Hôpital maritime de Davenport,
puis celui de Liverpool. Durant quelques
mois, il est interné dans la base lointaine de Scapa Flow en Ecosse. En fait je
n’ai aucune trace de ce passage à Scapa Flow, j’ai juste quelques indices comme
le fait de l’avoir vu tous les matins engouffrer des anchois avec des œufs au plat. Je me doute que de
telles habitudes culinaires exotiques ne peuvent provenir que de lointaines
contrées boréales. Papa a toujours été un taiseux, homme du Nord,
décidé mais discret, d’une nature timide mais résolue. Je regrette comme
beaucoup de fils, je pense, de ne pas avoir assez bravé ce silence. J’aurais voulu avoir plus de détails, et
surtout connaître ses pensées à ce moment là, ses sentiments. Parfois, je le regardais à la dérobée durant
le rituel du petit-déjeuner, et là parfois, je voyais son regard partir, et je
sentais qu’il revivait des scènes loin
de chez nous. Je me rappelle le titre
des mémoires de Simone Signoret « la nostalgie n’est plus ce qu’elle
était ! » …dans ses yeux, je voyais que les souvenirs n’étaient pas
aussi effacés qu’il l’aurait voulu, mais en même temps, je sentais qu’il y
avait du regret dans ses souvenirs.
Ce que je sais
par lui, c’est quelques courtes bribes
sur ce séjour à la pointe de l’Ecosse. Il était alors interné dans la base
navale de Scapa Flow. Les rares fois où
il en parlait, je ne sentais pas de regret, mais un souvenir plutôt agréable et
lointain.
Evidemment, il
serait facile de juger ce père devant ce choix…mais je dois avouer n’en avoir ni
l’envie, ni les moyens. Qui suis je pour ce faire ? Est ce que lien du sang suffit ? et puis, je ne suis pas dans cette situation écrasante de juin et
juillet 1940 !
D’un côté la
loyauté aux autorités constituées, comme l’on dit, mais c’est bien un parlement
élu qui a voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, non ? De l’autre côté une nation, l’Angleterre
dont le réalisme est plus célèbre que sa loyauté, un général français peu connu, plutôt un aventurier politique qu’un homme de
confiance : mon choix aurait été
des plus délicats.
Mais il s’agit juste de relater un héroïsme qui au
gré de l’histoire penchera du bon bord ou non.
Pour être tout à fait honnête et transparent je me dois de vous parler
d’un rapport que j’ai trouvé dans ses papiers où Papa révèle que certains de leurs camarades de
captivité ont trahi et sont passé du côté obscur, celui de de Gaulle. Ils
dénoncent certains de leurs sous-officiers qui ont accepté de rallier les
forces navales françaises libres…il s’emporte contre le peu de constance de ces
hommes, et de leur fidélité achetée. Pour renforcer leur force d’attraction les
gaullistes répandaient la rumeur que le Maréchal Pétain s’était secrètement
accordé avec De Gaulle pour défendre la France, chacun à leur manière, et ainsi
sauver ce qui pouvait l’être. Papa raconte qu’un second maître lui a déclaré
« que voulez vous, capitaine, je
suis un malheureux, je n’ai plus de chaussures, je n’ai pas d’argent, et je ne
veux pas être torpillé en rentrant en France. Je préfère rester en
Angleterre ». Voilà les héroïques motivations de ces futurs gaullistes. D’ailleurs, tous les moyens furent employés,
et nous apprîmes par la suite, déclare Papa, que les femmes y ont joué un rôle.
Et enfin pour parachever ce tour de l’âme humaine, les gaullistes faisaient
circuler de grosses sommes d’argent. Tel quartier maître a reçu 400 livres pour
prix de son choix.
Que les hommes
sont donc faibles, cher Papa !
Des mois plus
tard, les transfuges continuaient à essayer de persuader leurs anciens camarades
de franchir le Rubicon gaulliste..
Cela
dit, le second maître n’avait pas totalement tort, le paquebot Meknès fut bien
torpillé en faisant route vers la France
Pierre est mis sur un paquebot faisant route vers
Marseille, le « Wyoming », navire américain qui le débarque le 24
décembre 1940.
Le
lieutenant de vaisseau Pierre Bouillaut redevient un officier loyal de l’Etat
Français. Il reste affecté comme
canonnier sur plusieurs unités. Lentement la vie reprend avec les deux enfants et la belle mère,
incrustée mais utile à la maison.
Une année se
passe à Toulon, avant la désignation pour la Tunisie. Il s’agit de commander
une batterie de canons au dessus de la baie de Tunis.
Toute
la famille, belle mère comprise, traverse la Méditerranée et découvre les magnifiques camaïeu de bleu
et de blanc de Tunis. C’est une nouvelle
vie, loin des peurs et des angoisses de la métropole, qui s’offre à la petite
famille Bouillaut. Une belle maison
vaste à La Marsa, quartier chic de Tunis, au bord de la mer. A Tunis Maman rejoignait son grand frère
adoré Guy Rouvier et son épouse Simone. Lui y avait trouvé un travail dans la
construction de routes, de ponts et autres ouvrages dans tout le pays.
Retrouver quiétude et famille était alors un luxe rare, après ces deux années
d’émotion.
La vie est
beaucoup plus heureuse qu’en France et pour les enfants, Fredéric et Danièle
c’est comme de longues vacances, avec la plage très proche, l’école qui n’était
pas très intense. Les parents s’étaient retrouvés après ces mois d’angoisse et
de crise et leur bonheur était rayonnant. Maman était une superbe jeune femme
et l’un des dessins d’elle qui date de la Tunisie montre sa beauté et la
lumière qu’elle dégageait. En Tunisie les enfants y étaient rois. François est
né en 1942, amenant une grande joie, dans le foyer des Rouvier. La Marsa c’était vraiment le paradis des
enfants. Plus tard, l’invasion américaine amènera un bien étrange aviateur
français, à la fois conteur et écrivain. Il « testera » ses jolies
histoires auprès des enfants de la plage…et c’est ainsi que la légende
familiale veut que Frédéric fut l’un des premiers enfants du monde à découvrir
l’histoire du « Petit Prince ».
Papa avait le
commandement d’une batterie de canons au dessus de la baie de Tunis, et chaque
matin, il s’y rendait en chevauchant le plus dignement possible un petit âne,
et à chaque chaos du chemin ses grandes jambes menaçaient de toucher le sol.
Son allure provoquait le rire des enfants, mais il était heureux de gravir
ainsi les pentes de ces collines qui surplombaient la baie.
Parfois, il
ramenait des fleurs des collines ou du romarin pour la cuisine à Maman et à
Bonne-Maman. Oui, ma grand mère maternelle avait suivi depuis Toulon. Certes, cela n’était pas le mieux pour l’intimité
du couple, mais pour le côté pratique de la vie de famille, cela comportait de
nombreux avantages. Même si nous verrons
par la suite que cette présence ne fut pas sans conséquence sur la vie de la
famille.
Pour
l’heur, tout ce petit monde apprécie la
vie coloniale et douce. Les parents
reçoivent beaucoup d’amis, maman est déjà une excellente hôtesse. Frédéric va vers ses 7 ans et il voit le
monde comme un grand rêve…quelqu’un va participer à cette magie.
Les américains
ont débarqués en Tunisie . Tout a commencé le 10 novembre 1942 et un véritable pont aérien qui se met en place
pour contrer l’opération « Torch »
qui vient de commencer en Algérie et au Maroc. Les allemands ont
acheminé 15,000 hommes, 176 tanks et beaucoup de canons vers la Tunisie.
Les troupes de
l’axe se regroupent en Lybie, et face à
cette menace un accord est passé pour un
ralliement des troupes tunisiennes de Vichy aux alliés.
Durant
plusieurs mois, les deux armées vont tenter des percées et gagner des petites
batailles peu décisives. Le résultat de
cette campagne dépendait du succès des troupes de Rommel. La bataille de
Kasserine semble démontrer que le Feld-Marechal va gagner la partie. La 8ème
armée britannique va briser cette avance, mieux équipée, et dotée de troupes
fraîches qui réussirent à faire reculer
l’Afrika-korps.
Les alliés
auront mis plus de 6 mois pour entrer dans Tunis : mai 1943.
Très
franchement, je ne sais rien du rôle de Papa durant cette longue bataille. La
seule chose que je sais, c’est qu’à l’issu il s’est retrouvé du côté des
alliés !
Après
l’opération Torch, les alliés ont occupé toute l’Afrique du Nord et ont récupéré les forces françaises de
Vichy ainsi que les navires présents dans les ports. Parmi ces navires, l’un
d’eux est déjà une légende. En 1940, devant l’avance allemande, il a fui Brest
en toute hâte et a été remorqué, au terme d’un voyage homérique, jusqu’à Dakar.
Trois mois plus tard, Churchill et De Gaulle ont pris des résolutions funestes
et ils attaquent Dakar, tuent de nombreux marins et soldats français. Dans
l’attaque, le Richelieu est touché, mais pas coulé, les britanniques repartent
en ayant totalement raté leur coup de force et ayant attisé toute la haine et
la rancœur possible.
Un tel gâchis
est dur à oublier pour les marins français, aussi pour ménager toutes les
parties, les américains ont décidé de rapatrier le cuirassé dans leur pays et
de l’armer avec des marins français, et notamment les plus récalcitrants ,
que les anglais ne veulent plus côtoyer
ces « maudits » marins français de Vichy. En tout cas, ils
veulent les voir loin de leur île.
Les américains
ont passé un accord avec nos nouveaux amis britanniques : ils vont finir
d’équiper le cuirassé Richelieu dans
leur arsenal de Brooklyn et ensuite de
l’envoyer combattre en Asie aux côtés des Alliés.
Papa va faire
partie de l’équipage, et il est content de reprendre la guerre, loin des
rivalités européennes.
Je ne connais
pas grand chose de cette période « Bataille dans le pacifique », si ce n’est qu’il partit en fin 1943 pour
l’arsenal de Brooklyn à New York pour y être modernisé et recevoir ces fameux
radars qui ont changé le cours de la guerre navale et qui ont permis aux alliés
de remporter la guerre sur mer contre le
Japon. Ensuite vers 1945 il rejoignit l’Indochine pour participer aux combats
contre les troupes de Ho-Chi-Minh.
Je laisserai
mon héros tranquille, qu’il se remette de la guerre, et jouisse d’une carrière
belle et méritée…mais trop de quiétude nuit au héros et c’est à la fin de sa
carrière que l’histoire va le rejoindre.
Toute une
période heureuse et plutôt calme se termine à Diego Suarez, Madagascar. La baie magnifique sert d’écrin à une base
militaire française. Durant plus de deux ans, le port a accueilli de nombreux
navires de guerre américains venus relâcher en provenance du Vietnam. C’était
un ballet répété de fêtes et de réceptions pour ces guerriers fatigués. C’est à l’occasion de l’une de ces réceptions
que j’ai découvert l’étonnant destin de certains légionnaires. La base était
constituée de la Marine pour son arsenal et du 3ème R.E.I pour la garder. Un régiment composé pour
l’essentiel de jeunes troupes venues de l’empire soviétique encore puissant et
de nombreux allemands, héritage tardif de la deuxième guerre mondiale. Parmi
ces hommes, j’ai découvert ce soir là, le capitaine Raukhamp, jeune pilote de
la Luftwaffe, qui au lendemain de la défaite de 1945, et pour ne pas perdre
tout à fait son honneur de soldat était passé dans la légion étrangère pour
combattre le communisme en Indochine. Cet officier était reparti simple soldat
et il avait franchi toutes les étapes pour regagner ses galons. Ce soir là, il
était magnifique dans son uniforme blanc de légionnaire, avec sa fourragère
verte et rouge, et surtout sa croix de fer noire qui se dégageait de sa
poitrine. Mais il y avait également parmi ces baroudeurs quelques personnages
plus contestables. Le numéro deux du régiment était le lieutenant-colonel
Erulin. Pour le lycéen de troisième que j’étais ce nom ne pouvait rien dire,
mais notre bon professeur de français, Monsieur Feutray se chargea discrètement
de nous déciller les yeux. Il lui a suffit de nous recommander de lire
« la question » d’Henri Alleg. Ce jeune professeur communiste avait
été torturé par les parachutistes français en Algérie et dans son récit on
pouvait le nom de deux de ses tortionnaires, le sous-lieutenant Le Pen et le
lieutenant Erulin. Très troublé, j’en avais parlé à Papa. Il m’avait dit à ce
moment là, que la guerre pouvait pousser les hommes à commettre des actes
ignobles ou que normalement ils n’auraient jamais…maintenant ses propos
prennent une autre dimension, en sachant tout ce que je sais sur mon
père !
Je lui ai alors
promis de rester discret. Mais j’ai regardé les fils Erulin, que je trouvais déjà
très « cons », d’un œil plus compatissant : ils étaient entre
les mains d’un bourreau, pauvres enfants !
De toutes
façons, mon secret a été vite connu de tous
et Erulin a d’abord eu son heure de gloire en sautant sur Kolwezi, et en
sauvant de « malheureux » coloniaux européens, et puis il a eu le bon
goût de mourir d’une crise cardiaque avant d’être rattrapé par ses actes de
jeunesse.
Le soir d’un
amiral…
Pierre est
devenu vice-amiral pour être précis, et son dernier poste sera celui de préfet
maritime de Cherbourg. A cette époque je fais partie de l’histoire et j’ai été
spectateur de la tragi-comédie qui va suivre.
Tout est en
place pour la pièce qui va se jouer dans ce port si lointain et tranquille.
Des intérêts
mondiaux qui dépassent les acteurs locaux : Israël, mis en situation
d’embargo par la France de Pompidou. Un objet de convoitise qui est plutôt un
prétexte et qui pourrait devenir la preuve de la duplicité française : les
vedettes construites dans les chantiers de Normandie pour Israël. Car la suite
de cette affaire allait révéler que la France, ou du moins son gouvernement
jouait un double jeu. Faire croire au respect strict de l’embargo était gage de
notre crédibilité vis à vis des états arabes, et donc du pétrole…mais pour ne
pas perdre les commandes militaires importantes pour notre pays : de
continuer à vendre toutes sorte d’armes à Israël. Les vedettes n’étaient donc
qu’un épisode de ce combat douteux et peu avouable !
Tout était
censé se passer discrètement, et au pire ne donner qu’un entrefilet dans la
presse. Tout a été préparé en quelques mois par une cellule qui rassemblait le
ministère des armées (des hommes qui dépendaient du ministre directement), des
espions qui relevaient du premier ministre ainsi que des hauts fonctionnaires de
l’armement ne dépendant que de la structure militaro-industrielle et
accessoirement reliés à l’Elysée. Tout
ce petit monde avait décidé de laisser les vedettes partir vers Israël sans demander la permission
officielle à nos autorités : cela s’appelle du « secret
défense ».
Pour ne pas
trop impliquer l’état, nos bons experts ont imaginés de laisser les vedettes
armées d’équipages israéliens et surtout de les faire sortir du port militaire
deux semaines auparavant. Ce soir de Noël 1969, tout était préparé
Dans la nuit du
24 au 25 décembre 1969, les cinq dernières vedettes se glissent dans cette nuit
de fête, très froide, et dans le brouillard nocturne les ombres des navires
franchissent la première passe et se dirigent vers les grandes passes de la
rade de Cherbourg. Les équipages
laissent exploser leur joie en dépassant bientôt la limite des eaux
territoriales françaises…pendant ce temps, nous avons de la famille à la
maison, dans cette immense baraque qui date de Napoléon et qui abrite les
locaux de la préfecture maritime. Les
salons sont magnifiques et ornés par le mobilier national. Ce soir là, il y a
le rire des enfants, mes neveux et nièces, et je sens que les parents sont
ravis de rassembler tout notre petit « clan », autour d’une tablée
joyeuse.

Quelques jours
plus tard, l’affaire éclate ; d’abord dans « la Presse de la
Manche » où un jeune journaliste Jean Levallois suivra l’affaire qui
marquera le début d’une belle carrière.
Puis en quelques jours c’est la ruée, que dis-je la curée !
Le téléphone n’en
finit plus de sonner, j’ai parfois répondu et raccroché au nez de pseudo
reporters . Papa a vite été piégé par France-Inter qui ne lui a pas dit qu’il
était enregistré. Et dieu sait si ce n’était pas un très bon
« communicant ». Les hommes bien le sont rarement.
Et puis ce fut
le défilé des officiels et des « officieux ».
J’ai appris à
reconnaître les barbouzes, ces
merveilleux agents du S.D.E.C.E et leurs improbables costumes gris perle. Et
toutes ces commissions parlementaires, Députés, sénateurs…comme si toute la
République s’était donné rendez vous chez moi, 12 rue des Bastions 50100
Cherbourg.
Tous ces types grisâtres n’avaient, à ce qu’il
me semble maintenant, qu’une seule mission : dédouaner le gouvernement et
sauver le soldat Michel Debré. J’avais
croisé le bonhomme, un type hautain, certainement assez renfermé et timide,
mais qui compensait ce défaut par une froideur systématique et je sais que cela
n’avait pas « accroché » avec papa. Le ministre avait dû lire dans
son dossier tout le passé mouvementé de papa, et ce type visiblement sectaire
l’avait jugé sans le connaître, ce qui est l’apanage des « nervi »
contrairement à leur chef de Gaulle qui avait su aller au delà des apparences
pour reconstruire son pays. Ce serviteur
zélé de l’état se devait de mettre en place un rideau de fumée pour épargner
Pompidou, et sa propre personne.
Heureusement
toutes les tempêtes s’apaisent. Mais, c’est alors que l’on découvre les débris
sur les côtes. Cette tempête a heureusement frappé mon père en fin de carrière.
Un de ses camarades de promotion (l’amiral Patou) était alors chef d’état major
de la marine, et il a pu empêcher le ministre d’obtenir la tête de mon
père : mise à la retraite d’office. Papa y a perdu sa 4ème
étoile, mais il a pu éviter un trop grand déshonneur et c’était important pour
lui.
Bien sûr
j’imagine qu’il a ressenti de l’amertume, mais son esprit positif a repris le
dessus et son vrai combat fut de savoir comment employer sa retraite.
Juste un petit
air moqueur à ajouter : cela ne lui a pas déplu que grâce à mon ami de
lycée Jean-Charles je sois invité à l’été 1971 à aller en Israël, par le
commandant de l’escadre des vedettes. Si
le canard enchaîné avait appris ça, on aurait bien rigolé, Papa et moi.
Me voilà donc,
débarquant à Haïfa dans un appartement en haut du Mont Carmel dans cette famille très sympa, un peu
rigolarde de la bonne histoire franco-Israélienne qui se jouait là. Avec Jean-Charles, on est parti ensuite
travailler en kibboutz pas très loin de Haïfa, le kibboutz « Shaar
Hammakim » si je me rappelle bien le nom.
Le héros
repoussoir est un magnifique personnage, il faut l’avoir dans sa collection. Il
est chargé de nous rappeler que toute
époque est empreinte d’ambiguïtés et de choix, mais si certains ont pu sembler
plus évidents, en lien avec cette époque et les circonstances, comme pour
Pierre Bouillaut, mon père, d’autres ont été des choix idéologiques beaucoup
plus extrêmes. C’est fascinant, pour
nous, maintenant, de découvrir de telles abymes, et d’assister, sidérés, aux
conséquences des actes d’un tel personnage. Souvent, les personnages noirs
retiennent beaucoup plus notre attention et frappent avec plus d’intensité nos
imaginaires.
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