samedi 16 mai 2015

Atelier mémoire (suite) Chapitre 7

Le mouton noir
Pierre Vincenot


Dans toute famille, il y a des « phares », des repères, mais il existe également des repoussoirs, des moutons noirs.
L’homme de cinéma que j’ai été, n’ignore pas que pour faire du « positif » il faut un excellent « négatif ».
Certains personnages, qui ne rentreraient dans aucun Panthéon sont utiles à la compréhension d’une époque. Et puis, il ne serait pas crédible qu’une famille ne soit parsemée que de héros qui auraient toujours fait les bons choix. Difficile de dire que le personnage dont je vais vous raconter l’histoire est un héros, et pourtant sa démarche fut certainement emplie d’idéaux et il a eu à son époque l’impression de remplir son devoir !

Et pourtant  quelle chape de plomb sur certains personnages de la famille. Longtemps après j’ai trouvé cette citation de Sartre sur internet : « Si nous voulons comprendre l’attitude de collaborateurs, il faut les considérer sans passion et les décrire avec objectivité d’après leurs paroles et leurs actes. »

Je sais très peu de choses sur Pierre Vincenot, ce cousin « préféré » de maman. De temps en temps, elle faisait allusion à lui, et je sentais qu’une grande émotion s’emparait alors d’elle. C’est pour ce souvenir là, pour ce sentiment tendre qu’il suscitait encore chez maman que j’ai envie d’en parler !

Je vais donc partir des quelques éléments en ma possession et je vais retrouver avec les témoignages de ses compagnons de retrouver sa trace, son parcours, ses croyances, ses peurs.

Tout commence à l’été 1941, Pierre est alors un jeune étudiant qui a quitté sa Provence natale après la réussite au concours de Sciences Po ? Il vient de terminer sa première année, et malgré la guerre et la seule présence de vieux professeurs, il semble promis à un brillant avenir,  et puis cet été là, dans les nouvelles provenues de l’Est et le déclenchement de l’opération Barberousse, l’Ours soviétique est devenu le grand ennemi de toute l’Europe qui se doit d’être rassemble autour de l’Allemagne et de son chancelier Hitler qui mène, lui, le vrai combat. La guerre en 1939 et 1940 n’a été qu’un malentendu entretenu par les forces juives et communistes réunies qui ont amené certains pays comme la France ou l’Angleterre à effectuer les mauvais choix. Les jeunes comme Pierre veulent bien croire à cette fiction qui rétablit l’honneur et où la défaite totale et honteuse de notre pays est présentée comme une vraie chance qui s’offre à lui !
Ces propos sont reproduits dans les nombreux journaux autorisés par les Allemands, ou ceux qu’ils ont « suscités » pour envahir nos esprits après avoir soumis nos corps.
Pierre Vincenot fait partie de ces jeunes, si influençables car tellement humiliés par la défaite de juin 40. Pierre n’est pas du genre à lire « l’Humanité » clandestine, mais plutôt « le Petit Parisien » et « je suis Partout » avec les discours haineux de Jacques Doriot et de Marcel Déat.

Le 7 juillet 1941, la presse collabo  fait état de la création de L.V.F, notamment « l’œuvre » de marcel Déat…dans ce même journal il est dit que « la L.V.F a été créée pour lutter, aux côtés de l’armée allemande et de ses alliés jusqu’à la victoire finale sur la Russie et le Bolchevisme. »

Description : ttp://fr.academic.ru/pictures/frwiki/76/Legionvf2.jpg


La Légion des Volontaires Français n’est donc pas une création de Vichy, c’est vraiment la volonté de certains fanatiques de se regrouper et d’aller au delà de la collaboration officielle. Cette L.V.F est parrainé par le Cardinal Baudrillard  ainsi que quelques académiciens comme Abel Bonnard et Abel Hermant.
Pierre  va effectuer sa rentrée 1941  en deuxième année de sciences po  et il reprend avec aigreur le chemin de la rue Saint Guillaume et se résout mal à rester simple spectateur de l’histoire qui se déroule sous ses yeux, ce n’est que après avoir ruminé ses frustrations durant cette année  que revenant en vacances chez son père Jean Vincenot, il prend la décision de s’engager dans le bureau marseillais de la L.V.F   et il est l’un de ceux qui va passer avec succès les tests médicaux rigoureux, empruntés à l’armée allemande. En ce 16 juin 1942, seuls dix hommes sur vingt ont été sélectionnés.  Une fois  engagé, Pierre découvrira qu’il est l’un des rares « érudits » à avoir franchi le Rubicon et que l’essentiel de ses camarades sont des manuels qui ont réagi avec leur tripes plus qu’avec leur intellect !

Les mobiles ne sont certainement pas financiers et puis  la guerre va durer longtemps  et le sort des hommes est si aléatoire.

Les débuts ne furent pas faciles pour Pierre et devoir endosser l’uniforme allemand n’enragea pas le moral. Comme tous les autres volontaires, il du se résigner à ne pas porter le combat sous les habits de la France.  Pierre qui est très croyant se confie à leur aumônier, Mayol de Lupe et le « monsignore » l’aide à surmonter ses doutes et réticences.

Le dernier pas est franchi en 1943 où Laval permet l’enrôlement de français dans la Waffen-SS. Pierre va s’engouffrer dans cette brèche, toujours pour combler son besoin de grandeur et d’aventure. C’est un jeune français qui a mal à sa patrie et qui n’a pas trouvé la bonne direction.  C’est, comme tous les autres, un obsédé de la « menace bolchévique », rendus tout aussi anglophobe par la maladresse des anglais à Porsmouth, Dakar et Mers-el-Kébir.


Description : http://www.histoire-fr.com/images/LVF_SS_1943.jpg


Le passage à la SS, s’est fait soit volontairement soit contraint vers la fin. Pour Pierre le choix a été volontaire, c’était aller au bout d’une démarche intellectuelle.
Le passage avait été difficile, et les hommes de la L.V.F avaient fait l’objet d’une reprise en mains dans un camp en Pologne.  Pierre et ses camarades interviennent sur l’axe Moscou-Minsk et tentent avec d’autres unités de créer un point de fixation près de la Berezina  (sic). Les combats sont terribles et en deux semaines sur leur effectif de 400 hommes de départ, il y a plus de 40 morts et 25 blessés.
Le choc a été si rude, qu’il a vite fallu  reconstituer des unités à partir des débris de celles qui venaient de combattre. Certains venaient de la Milice, d’autres de la Kriegsmarine ou de la Lutwaffe et enfin de la SS.   

Très vite, il a fallu donner une unité à cet ensemble hétéroclite
C’est pourquoi, tous ces hommes sont intégrés dans la Waffen-Grenadier-Brigade  der SS Charlemagne, au total plus de 7000 hommes. Pierre souffle un peu et après le déluge de feu et de boue du front, il est agréable de toucher des uniformes neufs, mais le plus grave est d’être doté d’un armement restreint et obsolète. 1945  va être une année infernale pour ces troupes françaises,  en quelques semaines, se repliant à travers l’Allemagne, la division va perdre 2000 hommes.



C’est en se repliant vers Berlin que Pierre est blessé par un tir d’obus et il se retrouve sur un lit d’hôpital entre Prusse et Poméranie. Mais, il se remets sur pieds et repart au combat en février 1945. Son bataillon est juste dans la charnière entre deux armées soviétiques, celle qui descend la Vistule pour foncer sur Dantzig  et une autre, formée de soldats moins expérimentés qui veulent occuper la Poméranie.  Pierre est alors jeté dans la bataille, il est le chef adjoint de la section antichar, son rôle est déterminant. Il sait exactement où placer ses hommes. Il lit le paysage comme le ferait un conducteur de char, il devine les routes des chars russes et il organise leur future déroute. Pour Pierre qui adore les échecs c’est d’abord un défi intellectuel : parvenir avec son faible effectif à arrêter une brigade blindée russe, et parmi les plus récentes et les mieux équipées. Il a observé les zones les plus bourbeuses,  et il a fait disposer par ses hommes des obstacles pour que les chars russes passent exactement là où il veut !

Puis vint le temps de la retraite   vers février 1945,  les troupes reculaient sur le sol allemand.  Les troupes allemandes et les autres corps qui nous entouraient continuaient à nous suspecter de vouloir nous débander. Même si ces hommes étaient venu de notre plein gré combattre auprès d’eux, ils avaient du mal à comprendre leurs motivations. Un étrange climat les a poursuivis jusqu’aux confins de Berlin.  C’est là que dans les derniers jours d’avril, Pierre a été blessé par la chute d’un immeuble et qu’il a été fait prisonnier par une colonne anglaise qui essayait de s’infiltrer dans ces faubourgs de la capitale prussienne.
Il s’est réveillé dans un hôpital de campagne, il a été bien soigné, mais en apprenant par ses compagnons de tente, qu’il risquait d’être bientôt livré aux troupes françaises de Leclerc qui commençaient à rejoindre Berlin, il a vite compris qu’il lui fallait s’échapper.
Une nuit, il déchira la toile de tente, il avait « emprunté » des affaires à un civil qui venait aider à les soigner et qui avaient laissé ce soir là quelques vêtements pour un des blessés qui allait retourner dans son pays.
Pierre Vincenot a disparu de ce jour là,  et on ne retrouvera sa trace que bien plus tard quelque part au Maroc.

Pour ma part, brusquement, je me suis retrouvé face à lui, chez son père, dans la villa de La Garonne, près de Toulon. Je ne savais pas tout de son histoire, Maman ne m’en avait alors révélé que des bribes !




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