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Le Livre d'Artiste suite 5

Pour vous parler du livre d'artiste depuis les années 1960, qui de mieux que la spécialiste reconnue: Anne Moeglin-Delcroix?


LE LIVRE D'ARTISTE EST UNE OEUVRE D'ART A PART ENTIERE
Véritable événement éditorial, la nouvelle édition de l’Esthétique du livre d’artiste 


Anne Moeglin-Delcroix inventorie trois décennies de mutation profonde dans les attitudes artistiques sous l’angle du livre d’artiste. Centré essentiellement sur les années 1960–1980, l’ouvrage recense près de 700 publications et 500 artistes. Mais au delà du livre de référence, cette publication vaut également pour la réflexion savante menée par l’auteure sur un genre loin d’être mineur.
Entretien avec Anne Moeglin-Delcroix.

D.S.: Qu’est ce qui caractérise ce que l’on nomme «Livre d’artiste » dans les années 1960, notamment par rapport à des ouvrages comme Jazz de Matisse?
A.M-D.: Avec Ed Ruscha et son Twentysix Gazoline Stations publié en 1963, nous entrons dans une opposition nette avec l’ouvrage de bibliophilie imaginé par les marchands de la fin du XIXe siècle où une gravure était en vis à vis d’un texte de poète. Le livre d’artiste tel qu’il apparaît soudainement en Europe et aux États Unis est une œuvre à part entière. L’artiste met en page, compose le texte, décide du papier et réalise ou fait réaliser l’ensemble selon ses moyens. Nous ne sommes plus dans le bel ouvrage, luxueux, parfaitement relié. Le livre d’artiste peut désormais se rattacher au livre ordinaire dans son économie. Il est tiré à plusieurs centaines d’exemplaires et tend ainsi à s’inscrire dans le contexte politique du moment qui veut que l’art investisse les domaines de la vie. Son prix est souvent modique et il n’est pas signé. L’artiste cherche une large diffusion. Il affirme sa liberté envers le marché traditionnel.
D.S.: Quelles sont les figures essentielles qui ont conduit à l’invention du livre d’artiste?
A.M-D.: On oublie trop facilement qu’Yves Klein a fait ses premiers livres d’artistes en 1954. Dans les années 1960, citons Ben ou Dieter Roth qui réalise des dizaines d’ouvrages faits à la main. Il convient aussi de saluer une figure essentielle : Marcel Broodthaers qui va explicitement travailler sur l’espace artistique qu’est le livre, exemplairement illustré par son interprétation d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard. Mais de tous, celui qui a la plus profonde influence sur les générations suivantes reste Ed Ruscha.
D.S.: Est il possible de ranger les livres d’artistes dans de grandes catégories?
A.M-D.: Le livre remplit des fonctions très diverses : il va servir à archiver, à devenir une série, être le support d’une histoire, d’une utopie, d’une performance. Tout devient possible dans les années 1970, depuis des ouvrages assez complexes jusqu’aux publications faites à partir de photocopies.
D.S.: Vous semblez convaincue que le livre d’artiste est moribond…
A.M-D.: Oui, nous assistons à une nouvelle mode : des livres de luxe imaginés par quelques stars du marché avec l’aide de certains éditeurs. Ce sont des choses très chères mais sans intérêt artistique. Heureusement, je constate que certains jeunes artistes résistent à cette marchandisation.
D.S.: Quelle est aujourd’hui l’économie de ces livres d’artiste ?
A.M-D.: La folle spéculation sur ces livres d’artistes participe d’un double processus. Le premier, naturel, vient de la raréfaction de ces objets. D’autre part, de façon plus inquiétante, nous assistons à un phénomène spéculatif de la part des collectionneurs. Le livre d’artiste des années 1960–1970, longtemps délaissé par les institutions, est un des enjeux du marché de l’art contemporain. Évidemment, un fascicule acheté quelques dollars il y a vingt ans et qui se négocie aujourd’hui entre 6 000 et 10 000 dollars excite la fièvre du collectionneur.

LE QUOTIDIEN DE L’ART
Damien SAUSSET
QUOTIDIEN DE L'ART, 25 janvier 2012

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