Tous les héros ont une famille !
“Telle la naissance des feuilles, telle celle des hommes. Il y a des
feuilles que le vent répand à terre, mais la forêt puissante en produit
d’autres, le printemps revient. Ainsi pour les hommes : une génération
naît, l’autre finit.“
Homère L’Odyssée
Je voudrais vous inciter à vous emparer de l'histoire de votre famille, et d'y entrer sans a priori ni jugement...car c'est dans cet état d'esprit que vous découvrirez des choses cachées parfois étonnantes, parfois choquantes...toujours émouvantes. C'est à cette liberté que j'aimerai vous inviter!
Comme pour vous, je l’imagine, l’idée d’écrire sur ma famille m’a
toujours paru fastidieuse et à reporter sans cesse. J’étais certain que
l’oubli pourrait se révéler préférable à la découverte du passé. J’aurais
sûrement dû rester ferme sur ces positions des plus pertinentes.
Le jour, où dans un bel appartement haussmannien de Marseille, mon
cousin François me remet mystérieusement une pile de courriers et
d’écrits, j’aurais dû décliner. Mais, poliment, je les range dans ma
besace, ignorant à cet instant les conséquences de cet acte.
Durant plusieurs semaines, ces feuillets sont restés près de mon
ordinateur, et puis, un matin, je les ai parcouru d’une traite…j’ai tout lu,
fasciné, intrigué !
Famille plus étonnante que je ne croyais, avec des histoires qui sont plus
impressionnantes que celles de certains bouquins. Cela me donne envie
de creuser dans cette mémoire enfouie et de découvrir les vérités
comme les légendes. Et tout en commençant mes premières
explorations je pressens l’importance du légendaire dans tous ces récits.
Merci, mon cousin pour m’avoir entrouvert la porte de ces secrets et pour
avoir attisé les braises de ma curiosité. Une famille c’est comme un
vieux manoir, il y a des pièces où l’on entre sans hésiter parce qu’elles
sont accessibles, lumineuses, et nous donnent envie d’y demeurer…Et
puis il y a des pièces en haut des escaliers, plus sombres, qui n’ont pas
été aérées depuis longtemps et où flotte un parfum suranné et
rance…
On a tort car c’est généralement dans ces pièces que nous
On a tort car c’est généralement dans ces pièces que nous
pouvons découvrir des détails, d’anciennes histoires oubliées. Et enfin, il
y a les coins vraiment glauques, greniers, caves, appentis où je n’ai
même pas l’envie de pénétrer par lâcheté ou prémonition. Pour celui qui
surmonte cette aversion naturelle, il y a souvent la découverte de
certains secrets de famille ou bien de quelques vérités pitoyables.
Quand on s’embarque pour une telle aventure, il est bon de s’attendre à
la découverte d’îles mystérieuses, mais aussi de récifs et de brisants…
Il y aura toujours un superman, un cow-boy intrépide, un chevalier en
armure brave et loyal qui apparaîtra dans vos rêves d’enfants pour
effacer les frustrations innombrables de ce monde soit disant enfantin.
Mais souvent, derrière ces sauveurs de pacotille, on nous aura bercé
avec la belle légende familiale.
Les héros de famille sont plus impressionnants que ceux de « papier », car ils sont présents, leur
Les héros de famille sont plus impressionnants que ceux de « papier », car ils sont présents, leur
ombres nous suivent, figures à la fois familières et fantomatiques.
Pour moi, cela a débuté par des récits venant de Maman ou de Bonne-
Maman, ma grand mère maternelle. Puis c’est au détour de fouilles
indiscrètes, ou bien d’un hasard que des bribes du passé ont ressurgi.
Parfois une vieille photo sépia, ou encore un courrier abîmé ; le début
d’une courte histoire, une petite tranche de vie.
Les récits que je vais vous faire ne sont ni de pures vérités (sauf une
pour partie), ni de pures fictions. Mais parfois, j’en suis certain, ma
construction sera moins forte que la véritable histoire, mais qu’importe, il
faut donner l’ambiance, le souffle de ces personnes. Leur redonner vie,
retrouver leur rêves, leurs espoirs, c’est davantage un besoin, une
pulsion, qu’une décision mûrement réfléchie. Pourquoi aller s’encombrer
de personnages de fiction alors que les héros sont déjà dans nos gènes
et ne demandent qu’à enflammer notre imagination. Aussi , si ces petites
histoires vous donnent l’envie de fouiller les greniers de famille ou les
sombres caves qui vous effrayaient, petit, j’aurais contribué en infime
partie à la transformation de votre arbre généalogique en une épopée…
Jusqu’à il y a peu, je n’avais pas vraiment saisi toute l’importance pour
une famille de la construction de ses héros. Réfléchissez à toutes les
histoires dont les membres de la vôtre, vous ont bercé depuis votre
petite enfance ?
C’est cet historial, mélange de vérités arrangés et de fables incomplètes
que je voudrais célébrer, et parcourir avec toi, cher lecteur encore plein
d’illusions sur les merveilleuses légendes qui t’ont été contées.
Sur de nombreux points, tu verras, il n’y a pas une énorme distorsion,
mais des petites variations qui à l’arrivée vont produire des changements
importants. Mon propos est à la fois de découvrir la trame des histoires
qui ont jalonnées mon enfance et essayer de sentir avec toi, patient
lecteur, les différentes techniques et peut être les motifs de cette aimable
conspiration collective.
Pour ce qu’il en est des techniques de construction de nos héros. Le
départ en est simple : il faut du matériau réel, du « vécu » (toute légende
a son socle de vérité), ensuite il faut mettre en scène le contexte. L’idée
de tout bon conteur est « d’enchanter » la réalité. Pour y parvenir le
conteur va disposer de plusieurs ressorts. Le premier d’entre eux est
naturellement de se concentrer sur une situation héroïque.
Tout d’abord, il faut savoir qu’on ne se choisit pas « héros ». C’est
souvent la fonction et la situation vont amener notre « personnage » à
occuper le corps du « héros ».
Le héros n’a pas à posséder des qualités très spéciales, il pourrait avoir
de gros muscles ou être chétif, cela n’a aucune importance. Il pourrait
avoir une intelligence inouï ou simplement être courageux à un certain
moment. C’est cette dimension de hasard qui peut à premier abord
sembler surprenante dans le mythe du héros, et pourtant sans cette
opportunité, rien n’arriverait .
Dans ce premier cas, le héros n’est en rien destiné à ce sort tragique.
Simplement, il est à un poste clef dans un moment où son action sera
décisive. Le héros n’a souvent que quelques secondes pour se décider.
Ce court laps de temps fera de lui un lâche ou un héros, pour l’éternité :
quelle brusque accélération où « tout » va se jouer !
Mais vous avez le droit d’en savoir un peu plus sur ma famille.
Soyons méthodique : tout d’abord Maman, Magali Rouvier, et ensuite
Papa, Pierre Bouillaut. C’est un début...
Mais déjà je vais restreindre le champ de mes histoires et nous allons
nous aventurer du côté Maman… vers les Rouvier (mon grand père
maternel) et vers les Ito (ma grand mère maternelle).
Car ce genre de recherches, ressemble à un projecteur qui balaye une
zone très réduite, laissant d’immenses zones d’ombre sur les vagues
innombrables de cette mer, qu’est notre parentèle !
Il faut bien un point de départ et la famille Frappaz peut largement jouer
ce rôle…
Une famille qui vient de « Savoie », et qui a du émigré en Provence à
l’époque des guerres du XIXème siècle et de l’envoi des hussards dans
ces régions convoitées par La France et le Royaume de Piémont.
I Le temps de la Légende

Pour commencer ce « voyage », j’ai choisi un ordre plutôt chronologique,
ce qui rendra notre « navigation » plus aisée.
Rien de tel que de trouver un héros absolu et romantique dans notre
panégyrique. Ce doit être une figure inaltérable, assez ancienne pour ne
pas être contestée. Et puis la situation héroïque, ici évoquée, est des
plus impressionnantes : le « seul contre l’adversité, ou le dernier
rempart » !
Une famille doit, comme un vieil arbre, reposer sur de grosses et belles
racines, sur un véritable héroïsme sans failles !
En vérité, l’ordre chronologique permet de ne pas choisir, ultime confort
et lâcheté intellectuelle. Car, vous devez savoir que cet acte littéraire,
aussi insignifiant soit-il, va vous brouiller avec une bonne partie de votre
famille.
Pour commencer je prendrais les héros dans la branche de mon grand
père maternel :
Charles Marie Hippolyte FRAPPAZ
Fortune de mer
Mon oncle Guy avait fouillé chez Tante Marguerite, la soeur de ma grand
mère, Bonne Maman, et là, au fond du grenier lui était apparu le tableau
du naufrage de la « Léopoldina Rosa ». Ce tableau était mythique dans
la famille, et il permettait de vénérer cet aïeul : premier de nos héros à
résister à l’oubli.
La figure du héros est souvent présente comme l’icône de la famille.
Pour ma famille, il faut remonter à la sixième génération avant la mienne.
Charles Marie Hippolyte Frappaz était le grand père de mon arrière
grand mère, Marie Frappaz, future épouse d’un jeune officier (nous en
parlerons plus tard).
Pauvre Hippolyte son histoire commence ici avec son calvaire au ras des
côtes uruguayennes à moins de deux encablures de Montevideo.
Car, si il est des traditions dans de nombreuses familles, la nôtre est
certainement placée sous l’influence de la mer. Hippolyte donc est
capitaine de la marine marchande et durant toute sa vie il a bourlingué
sur toutes les mers du globe. En cette année 1842, Hippolyte a trentehuit
ans, ce qui est un âge des plus matures en ces temps, et il a obtenu
depuis deux ans le commandement d’un navire, la « Leopoldina Rosa »,
superbe trois mâts de quatre cent cinquante tonneaux.
L’homme a de superbes rouflaquettes, comme l’exigeait la mode de son
temps, il arbore un faux sourire modeste dans sa redingote bleu marine
avec des épaulettes superbes qui indiquent son grade. Un regard fier,
mais avec une pointe d’inquiétude un peu prémonitoire, une fois connu
son destin !
Le Capitaine Frappaz ne choisit pas qui il va autoriser à embarquer sur
son navire, quand il est à quai, c’est l’armateur qui commande et en cette
année 1842, c’est l’armateur qui a décidé de « casser les prix » et de
transformer la Léopoldina en une sorte de navire de « pauvres gueux ».
C’est à cause de sa « pingrerie » que l’équipage est aussi mal composé.
Hippolyte n’a pu que choisir de conserver certains hommes de
confiance, mais malheureusement tout le reste n’est qu’un ramassis
d’hommes dont personne ne voulait où qui fuient une situation chaotique.
En ce matin du 20 janvier 1842, les trognes de ces marins ne sont pas
rassurantes pour ces familles entières et ces hommes seuls qui
abandonnent leur cher et pauvre pays basque pour trouver un coin du
monde où ils pourront retrouver l’espoir, à défaut d’une vie meilleure. Le
capitaine, pour obéir aux ordres du propriétaire, est même aller chercher
d’autres pauvres gens en Bretagne, autre terre de misère, qui attirés par
le moindre coût du passage, 260 francs au lieu des quelques 320
normalement demandés, se sont embarqués en cette fin du mois de
janvier sur ce navire.
La traversée du golfe de Gascogne fut des plus éprouvantes, et les
passagers furent tous malades durant plusieurs jours. De la petite
basque au teint de pruneau au rude breton sec et raviné, tous se
succédaient pour vomir par dessus le bastingage.
Toutes ces femmes et ces hommes venaient pour la plupart de trois
provinces, la Soule, la Basse Navarre et le Pays basque Nord. Ils
cherchent à gagner les pampas d’Argentine ou la région de Montevideo
pour trouver des terres ou des emplois ou encore les deux à la fois.
C’est encore l’espoir qui les amène à s’entasser dans des paillasses
superposées entourées de grillage.
La traversée après l’appareillage de Bretagne fut un calvaire et tous se
prirent à douter de leur choix, même si le passage sur ce navire est un
des moins chère, cela valait-il ce prix ?
Le capitaine est un homme simple…je ne veux pas dire par là qu’il est
stupide, non il a des valeurs solides, une éducation sans failles et il s’y
tient. Pour lui, l’honneur importe ainsi que sa parole. Sur cette traversée,
sa promesse est d’amener à bon port tous ces gens : de nombreux
basques de la terre et quelques bretons. Ces petites gens qui sont
méprisés par les riches et les notables doivent rassembler leurs maigres
économies et fuir cette terre inhospitalière, abandonner leurs proches,
leur culture pour partir vers l’inconnu. L’inconnu, ce seront ces nouvelles
contrées qui sont mythiques, parfois inquiétantes mais pleines d’espoir.
Ils imaginent des terres immenses, fertiles, peu peuplées où tout sera
enfin possible !
Dans leurs rêves, il y a des cabanes de bois, ou des maisons en dur,
des troupeaux ou des cultures. Leurs yeux sont déjà emplis de paysages
grandioses avant même de les voir. Ils se parlent entre eux des pays
qu’ils ont choisi et des endroits dont certains voyageurs leur ont parlé et
qu’ils ont magnifié dans leur têtes.
Après la terrible traversée du golfe de Gascogne, le passage au ras du
Cap Finistère est une période beaucoup plus calme où les passagers
peuvent enfin monter sur le pont et découvrir le grand large.
La traversée a été des plus pénibles, le navire n’a pas trouvé les vents
porteurs au large des îles du Cap-vert.
Le capitaine raconte dans une lettre retrouvée dans son coffre que
durant des jours et jours, ce fut la « pétole », pas un souffle de vent…
« l’équipage traîne sur le pont, et certains vont même jusqu’à importuner
des passagères…chaque jour je dois intervenir, et j’ai même du en punir
certains et menacer d’autres de leur suspendre la solde. »
L’ambiance à bord est devenue aussi pesante que le climat, et l’ennui
ajoute à la nervosité. Tout est prétexte à emportement et à esclandre.
Mes officiers sont comme moi, dit-il, ils s’emploient à calmer les esprits.
Le capitaine a du mettre le vin et le rhum sous clef, et les marins
n’apprécient guère…
Enfin, une nuit, le navire réagit aux risées, lorsque le vent revient et
s’établit. Enfin, le navire fend la mer, et échappe au « pot-au-noir ». Le
capitaine est à son poste et il regarde avec fierté les voiles enfin gonflées
emmener ces femmes et ces hommes vers une vie meilleure, enfin à ce
qu’ils croient…
Lui, il laisse longtemps, trop longtemps, sa petite famille à quai, et les
embruns peinent souvent à chasser sa nostalgie, en pensant à eux.
Parfois le temps est parfait avec du vent et du soleil, et dans ces
moments là, tout le monde semble heureux ! Les marins dansent,
invitent quelques passagères à se joindre, et comme par magie, c’est un
vrai instant de bonheur arraché à la dureté de l’époque. Tout marin a
dans son sac un petit accordéon ou un harmonica, une flûte ou juste ses
chansons de mer. Le bord se remplit alors de nostalgie et
d’humanité…Hyppolite Frappaz ne changerait alors son sort pour rien au
monde !
Le grain qui survient n’a pas prévenu et le navire a été surpris avec
toute sa toile, comme une belle fille, trop fardée et trop bien mise qui,
brusquement, serait surprise en plein bordel. Très vite, il faut faire
rentrer les passagers, les gars s’empressent de monter dans la mâture, il
faut se hâter dans les plus mauvaises conditions, c’est à ce moment
qu’un des hommes si mal recruté, tombe et se fracasse une jambe, il
crie, on l’amène en bas, pour que l’officier qui fait office de chirurgien
s’en occupe. Les femmes sont d’abord intervenues inquiètes pour son
sort, certaines ont essuyé son front et ont cherché à le réconforter mais
l’homme hirsute et à la face burinée hurle comme un damné et profère
des jurons inacceptables, même pour ces femmes simples mais
honnêtes. Et quand des hommes de l’équipage viennent le chercher
avec le chirurgien, il était temps…les femmes n’auraient pas pu en
supporter davantage.
Une heure plus tard, le plus fort du grain était passé et tout est redevenu
calme sur le pont du navire.
La traversée s’écoule sans autre grave incident, mais le capitaine a pu
constater que le plus gros de son équipage a peu de valeur, il regrette
de ne pas avoir été plus ferme avec son armateur. Certains savent à
peine manoeuvrer dans les haubans, mais surtout, c’est leur
comportement qui le préoccupe. Il est vrai que les marins ne sont pas
forcement les meilleurs convives dans un salon bourgeois, mais de là à
voir ceux ci jurer et regarder les passagères sans vergogne, ni retenue, il
y a encore un monde !
Enfin, au bout de deux longs mois de traversée le navire est en vue des
côtes d’Amérique du sud. D’après son observation, le navire longe les
côtes du Brésil. A partir de ce moment là, tout le monde semble
beaucoup plus serein, la vue des côtes est toujours un baume sans rival.
Les passagers viennent découvrir leur nouveau monde, et même les
sales trognes des marins les plus douteux se sont illuminées à scruter le
littoral.
Le navire descend vers le sud, porté par les courants côtiers, il file à une
belle allure en restant à bonne distance des bancs de sable qui peuvent
avoir bougé le long du continent. Le capitaine reste très vigilant, et
régulièrement il observe à la lunette la route devant son navire. A la nuit
tombante, le navire gagne un peu plus le large pour éviter toute
mauvaise surprise, et il file en se repérant à la croix du sud.
La Rosa parvient en 3 jours à l’embouchure du Rio de la Plata. A cette
époque presque tous les navires débarquent leur cargaison, même leurs
passagers, au port de Montevideo, qui jusqu’en 1850 est resté le seul
vrai port de cette contrée. Bueno-Ayres le rejoindra plus tard, mais à
cette heure, l’Argentine naissante fait l’objet d’un blocus de la flotte
britannique.
Il y avait d’énormes intérêts français en Uruguay à cette époque. Dans
tous les domaines du commerce, des Français étaient présents dans ce
pays, du drap à la haute couture, et de l’importation de bois à la
construction des villes. Il existe même à Montevideo une Chambre de
commerce française. De la banque aux transports maritimes les français
occupaient aussi des places de choix.
Le patron d’Hyppolite a de très bons contacts en Uruguay, et si la Rosa y
fait escale c’est pour remplir ses engagements avec ses associés du
bout du monde. Ce pays a pris pour la modèle la France, qui comme
pour de nombreux pays en Amérique latine représente la liberté, les
libertés. Tous ces gens s’enflamment avec nos poètes, Lamartine
surtout, et ils vibrent aux accents puissants de Victor Hugo. Durant tout
ce XIXème siècle ce sera l’esprit français qui régnera sur cette partie du
monde. Buenos-Ayres, comme on l’écrit à cette époque n’est qu’un
comptoir qui fait de la contrebande avec Montevideo : les barques
traversent de nuit le Rio de la Plata et un commerce « noir » se fait sur
les deux rives du fleuve.
Mais pour l’heure, le Leopoldina remonte la côte de l’Uruguay et il va
longer l’île Santa Catarina…pour arriver vers l’embouchure du Rio de la
Plata. C’est la fin de la nuit, quand ce brigantin atteint la barre de
Valizas.
Les courants que les navires affrontent en remontant la cote sont parmi
les plus violents dans cette partie du monde. Hippolyte a pourtant
longtemps navigué dans la Manche où il a souvent affronté le Raz
Blanchard et les courants d'Honfleur, mais ceux de cette partie du globe
comptent parmi les plus traîtres qu'il ait pu connaître...à certains
moments ils vous arrivent de toutes les directions et votre bateau parait
en être le jouet impuissant.
Ce matin là, quand il commence à entendre les membrures de la
Léopoldina craquer, il comprend que la partie va être rude. Il a mal dormi
durant cette nuit, il a fait des cauchemars et s'est réveillé à plusieurs
reprises, la peau moite et l'esprit hagard. Ces craquements et les
mouvements qu'il perçoit sur le pont ne font que hâter son réveil.
Il gravit à toute vitesse les marches qui le séparent du pont, et il
comprend que la situation est grave en voyant que son navire est au
beau milieu des brisants. Il s’en veut de ne pas s’être éveillé plus tôt et il
va passer un savon à son homme de quart, quand le premier choc s’est
produit…un bruit effrayant et comme un long gémissement de la coque.
Hyppolite a été projeté par terre à même le pont …il entend des cris, la
panique qui s’empare du navire il évite de justesse des gréements qui
tombent comme des pierres sur le pont et il se redresse difficilement . Il
crie des ordres pour que l’équipage qui est présent réagisse et réduise
la voilure et réoriente la Léopoldina vers le large…mais les hommes
courent affolés, sans but ni raison, comme des poulets sans tête et
Hyppolite ne parvient pas à les calmer. Seul son bosco lui vient en aide
et ils poussent tous les deux sur la barre pour essayer de dégager le
navire des brisants qui l’ont déchiré. Cette tentative est désespérée car
les courants maintient la coque sur son socle de pierre et les
craquements deviennent de plus en plus terrifiants, les quelques
passagers qui ont osé s’aventurer sur le pont ne font que hurler devant
cette scène d’apocalypse. Le capitaine cherche à regrouper quelques
hommes de confiance et il donne des ordres pour préparer l’évacuation
de son navire, mais le temps de regrouper les passagers certains des
matelots se sont déjà emparé des chaloupes, et quand le capitaine
Frappaz veut s’y opposer, il reçoit un coup de maillet sur la tête et
s’évanouit.
Sa tête lui fait un mal effroyable, mais il reprend vite ses esprits, pense
à ses passagers. Il se relève et demande à ses fidèles un rapide compte
rendu. Il décide de se servir des bouts de gréements qui jonchent le pont
pour construire un radeau. Pendant ce temps le bosco a pu récupérer à
la gaffe une des chaloupes qui avait été retournée par des vagues, il
n’hésite à piquer et frapper les matelots qui cherchent à s’agripper au
canot.
Finalement le canot est récupéré et il permet au bosco d’y embarquer
des femmes et leurs enfants, en empêchant à grand peine les hommes
de les remplacer. Il a du faire usage de son pistolet.
Sur tous les passagers, il a demandé à ceux qui savent nager, fort peu,
d’aider les autres à s’accrocher au radeau., et pour s’assurer il a placé
un homme de confiance par esquif.
La brume est intense, et on ne voit rien au delà des rochers…les
hommes dont il est sûr vont guider ces pauvres gens vers la côte, si
proche et si difficile à atteindre !
Des cris résonnent, des gens appellent à l’aide avant de se
noyer…Hyppolite a une vision de l’horreur qui l’entoure, il est saisi d’un
vertige…mais vite, il doit se reprendre et il guide de sa voix puissante
l’un des radeaux qui cherche à contourner les brisants.
Les hommes qui sont encore autour de lui ont décidés de s’arrimer aux
bouts de mature qui jonchent le pont du navire, et de se laisser porter au
gré des courants. Le navire va bientôt se disloquer, ils doivent évacuer
rapidement. L’eau est froide, mais il faut s’y plonger et vite s’éloigner de
cette coque devenue dangereuse. Ceux qui témoignent aujourd’hui
rapportent les appels des mères cherchant leur enfant en criant leurs
prénoms, les cris de terreur de ceux qui ne parviennent pas à
s’accrocher à des esquifs pour surnager. Tous parleront de cette
ambiance fantomatique, faites de brume, de ressac, du bruit des vagues
qui se brisent sur les rochers…
Les hommes qui ont fui dès les premiers chocs sont déjà parvenus à la
côte et au lieu de prévenir les habitants, ils s’enfuient en courant…on ne
les reverra jamais.
Sur les rives, les débris et les premiers naufragés commencent à
s’échouer, le temps est si mauvais, que personne ne peut les assister
…ils arriveront plus tard et ne pourront que constater l’ampleur du drame
qui s’est déroulé à quelques encablures de leur foyer.
Presque tous ont désormais évacué le bord, soit dans une des rares
chaloupes restantes, soit accroché à quelque débris ayant résisté aux
éléments. Alors seulement, Hyppolite, le chirurgien et le bosco
s’enquièrent de trouver un moyen de gagner la rive de ce fleuve de
malheur. Ils assemblent vite quelques morceaux du navire, pressés par
les craquements sinistres qui proviennent de la coque déjà en bonne
partie disloquée. Ils voudraient mieux faire, mais c’est trop tard, le navire
va bientôt être détruit…ils jettent leur radeau de fortune à la mer.
A peine, ont ils dépassé les rochers que les courants et les vagues
fracassent leur embarcation précaire et les précipitent dans les eaux
froides de la côte urugayenne.
Hyppolite, épuisé, perd alors connaissance, et c’est le bosco qui de son
bras puissant le maintient à flot. Ce brave homme tout en muscle et en
volonté parvient à ramener son capitaine jusqu’au rivage.
Là, il retrouve les passagers regroupés et réconfortés par quelques
habitants du village qui ont enfin entendu les cris. Un feu a été allumé
sur les galets et les quelques dizaines de survivants s’y sont réfugié.
Le bosco, aidé du chirurgien, tire le capitaine Frappaz jusqu’au feu. Ils
l’installe le plus confortablement qu’ils le peuvent, mais le chirurgien en
l’examinant rapidement l’entend chuchoter quelques mots. Il s’approche
de lui, et l’entend prononcer :
- dis à ma femme que je l’aime, que je l’aimerai toujours, non tais toi
laisse moi finir…
- dis lui de parler de moi à nos enfants, que je les embrasse de tout
mon coeur…
- dis lui de vite prendre un autre mari, qu’il soit bon père pour nos
enfants…
- Là, le chirurgien vit la tête d’Hyppolite retomber. Le capitaine avait
rendu l’âme…
Voici la liste des rescapés établie par les autorités urugayennes :
Pour en revenir au choix du héros, il importe que celui ci soit la proie
d’un destin fatal. Le fatum est des plus importants dans une destinée
familiale. Il faut du tragique pour qu’un destin traverse les ans. Dans le
cas d’Hyppolite Frappaz, c’est un capitaine courageux, un homme en
pleine possession de ses moyens et de ses responsabilités qui a pris les
décisions les plus nobles. Mais parfois le fatum est cruel et il frappe des
êtres plus jeunes et dont la vie n’a pas encore pris tout son envol !
Avez vous remarqué la solitude de cet homme, pris entre des
patrons cupides et insensibles aux misères que reflètent leur navire ?
Et cet aïeul si droit et qui va au devant de son destin tragique sans la
moindre hésitation, c’est sublime, trop sublime !
Une autre forme de héros sera de celle qui va au devant de
l’aventure, et sans oser tout à fait rêver au destin du héros, celui ci,
souvent jeune, va tout faire pour se trouver dans les meilleures
dispositions. A une certaine époque, ces conditions étaient souvent
réunies pour celui qui était militaire ou marin, et pour peu qu’il aille se
perdre aux confins de la Terre, notre personnage devenait de plus en
plus légitime dans la peau du héros !
Le héros qui va suivre est dans ce malheureux cas de figure :
marin prometteur, jeune officier responsable, et aventurier de fraîche
date…
Pour celui là c’est davantage le contexte que l’esprit héroïque qui va
dominer. Nous sommes loin de la métropole, et ces terres australes sont
pleines de rumeurs et de légendes sur ces sauvages cannibales. C’est
un mélange de légende coloniale et de peurs occidentales sur le mythe
du « sauvage », mais pas du « bon sauvage », celle d’une nature hostile,
qu’il faut vaincre, dominer !
En l’occurrence, ce héros va permettre au lecteur de découvrir un
univers par le biais d’un courrier venu d’un autre temps. Il ne faut surtout
rien changer à ce courrier, car ses maladresses font sa force, et son récit
un peu heurté incline à la véracité. Quand on déniche une telle « pépite »
on ne la retravaille pas, on la laisse « brute » !
Toujours du côté de mon grand père maternel :
Paul DEVARENNE
En parcourant tous les papiers de l’oncle Guy, je suis tombé sur ce
rapport du commandant de la Corvette L’Alcmène sur laquelle était
embarqué mon aïeul Paul Devarenne. Je laisse son commandant
raconter son histoire dans les termes de l’époque.

Aventures australes
Hobart-town, le 7 avril 1851
Monsieur le Gouverneur,
La date de la dernière dépêche que j’ai eu l’honneur de vous
adresser était le 10 septembre 1850.
Arrivé en Nouvelle Calédonie le 25 du même mois et reparti de
cette île le 3 janvier de l’année courante, je suis venu à Hobart-Town à
cause d’un matériel qui ne nous permettait de naviguer plus longtemps
avec sûreté, soit sous le rapport nautique, soit par rapport à un ennemi
quelconque ; situation que je n’avais vu qu’imparfaitement à Sydney et
qui m’a fait pleinement reconnaître la pratique d’une navigation difficile,
mêlée d’opérations militaires.
L’état d’équipement du navire était à son départ de France,
dangereusement insuffisant, notamment pour l’approvisionnement d’eau,
et au logement des obus, outre le défaut de beaucoup d’arrangements
et de ressources sans lesquelles le navigateur est paralysé.
Je serai le premier à provoquer une enquête à ce sujet ; mais
j’aimerai mieux compromettre mes intérêts plutôt que de décliner dans
des choix qui importent à l’honneur et à la vie de mes compagnons
d’armes, aucun genre de responsabilité. Conséquemment , la Corvette a
été non seulement réparée, mais remaniée avec quelque étendue.
Arrivé à Hobert-town le 24 janvier, je vous aurai déjà exposé au
long de cet état de choses, en même temps que le petit récit détaillé de
nos opérations en Calédonie sans l’extrême occupation qui m’ont donné
ici nos travaux.
Ne voulant pas cependant vous laisser plus longtemps dans
l’ignorance de notre position, je profite d’un bâtiment destiné pour San
Francisco et devant relâcher à Taïti pour vous faire passer cette
dépêche.
Je regrette qu’elle soit incomplète et je ne sais si je pourrai vous en
écrire davantage d’ici notre départ pour la Nouvelle Zélande qui aura lieu
dans une quinzaine de jours. De toutes manières, ce ne sera qu’à mon
retour de Taïti que je vous remettrai les cartes et documents produits
par notre campagne.
En arrivant à l’ïle des pins au mois de septembre je trouvais que
l’évêque d’Amara avait adopté la nouvelle détermination de tenter un
nouvel établissement à Balade. L’exécution de ce projet exigeait , pour la
construction et approvisionnements de grands préparatifs qu’il estimait
devoir durer six mois : il partait le 9 octobre pour aller lui même les
diriger à Sydney.
Nous reconnûmes l’ïle des pins dans un assez grand détail et nous
y fîmes successivement l’hydrographie des deux ports, l’un au Sud,
l’autre au Nord. Du Nord de l’île des pins l’Alcmène se rendit au port de
Kanala, situé par 21° 28’’ de latitude et 1° 23’’ de longitude. Pour
observer à Kanala, il nous avait fallu franchir la ceinture de récifs dont
vous savez que la nouvelle Calédonie est entièrement entourée. A partir
de ce point qui occupe le milieu de la côte Nord-Est jusqu’à l’île de
Yandé qui est à l’Ouest, proche de la pointe Nord-Ouest, nous avons
constamment suivi le canal intérieur aux récifs dont la largeur moyenne
égale à trois lieues et dans certains endroits beaucoup moindre.
Deux fois, nous nous trouvés engagés dans des passages dont la
largeur n’excédait pas un demi-câble.
Ce canal offre presque partout un mouillage par un fond de douze
à vingt brasses, mais parsemé de têtes de corail. Il fallait les plus
grandes précautions ; nous mettions à l’ancre toutes les nuits, notre
route était éclairée par des embarcations à des distances qui varièrent
suivant les circonstances de temps et de localités, et allaient quelquefois
jusqu’à vingt milles ; j’étais presque constamment dans la mâture pour
faire gouverner.
Du port de Kanala, nous allâmes à celui de Kouahona qui n’en est
éloigné que de dix milles ; ensuite, nous nous rendîmes à Hienguène
puis à Balade. Parmi nos mouvements, j’attachais une importance
particulière à la traversée de Balade à Yandé, c’est à dire à la
découverte d’un passage entre la pointe septentrionale de la grande
terre et la pointe méridionale des récifs du Nord. Pour en mesurer l’utilité,
il suffit d’un coup d’oeil sur la carte.
La Nouvelle Calédonie est une langue de terre longue et étroite, sa
longueur égale cent trente lieues en y comprenant les récifs du Nord et
ceux du Sud, s’étend du Sud-Est au Nord-Ouest, précisément dans le
même sens que les vents régnants, qui soufflent du Sud-Est.
Sydney, qui est évidemment le principal lieu d’où un établissement
européen en Calédonie puisse tirer ses ressources est au Sud-Ouest de
cette île.
Que l’on suppose un navire à Balade voulant se rendre à Sydney.
Sans le passage, il n’a en partant que deux mauvaises routes à
suivre : il doit ou bien faire soixante lieues au Nord-Ouest afin d’aller par
le nord les îles Huon, ce qui l’oblige à en faire encore soixante autres
avant d’être revenu à la latitude de Balade ; ou bien remonter tout le
canal des îles Lattayo, c’est à dire faire quatre-vingt lieues droit dans le
vent avec une grosse mer et un courant rapide contre lui, afin d’aller
doubler l’île des pins. Ce fut cette dernière route que suivit l’« Arabian »,
navire anglais qui portait à Sydney les naufragés de la « Seine » et ce
n’était que le sixième jour que ce bâtiment ayant doublé la partie
méridionale de la Calédonie, commençait à se rapprocher du lieu de sa
destination.
Après le passage, peu d’heures après avoir quitté Balade, ayant
franchi l’île de Yandé, on pourra faire route droit sur le port Jackson,
dans une mer libre. On avait préparé d’avance une expédition de seize
personnes, commandée par l’enseigne de vaisseau Paul Devarenne.
Nous avions pris Hollis, le pilote à Hiengène, il était marié à une
femme de Calédonie et à moitié calédonien lui même, il s’était engagé à
nous piloter dans la mesure de sa connaissance de la côte, où il pêchait
la biche de mer.
On partait dans mon canot, avec dix jours de provisions, quatre
sabres et quatre mousquetons, vingt coups par arme. Monsieur de Saint
Phalle acheva de calquer la seule carte que nous avions sur le nord de
l’île qui fut dressée il y a soixante ans par d’Entrecasteaux. Je
communiquai à Monsieur Devarenne tous les renseignements que
j’avais pu recueillir sur les parages qu’il allait explorer, renseignements
qui du reste étaient entièrement vagues et lui donnai mes dernières
instructions.
« Toute la construction de la côte me fait croire que nous pourrons
passer près de la terre ferme : la grande masse des récifs du Nord rend
supposable que le canal est ici moins libre que dans les parages où
nous nous sommes tenus jusqu’ici ; mais ce serait un grand hasard que
toute cette masse de récifs fut compacte et attachée à la terre. Tenez
donc la côte et montez au Nord-Ouest jusqu’à ce que vous trouviez jour,
il nous faut de quatre à cinq brasses. Revenez ensuite vers le Sud
jusque par sa latitude du Cap Tonnerre telle que Monsieur Beautemps-
Beaupré l’a déterminé ».
« Vous avez dix jours de provisions ; j’espère que vous nous
reviendrez dans cinq à six ; mais je vous donne éventuellement jusqu’à
quinze jours, dans le cas où, en route, soit la sobriété volontaire des
hommes vous permettrait de vivre jusque là, si vous avez le temps de
reconnaître quelques ouvertures dans le récif de l’Ouest . Cette
opération nous serait utile…mais considérons là comme secondaire,
nous pourrons la différer ; notre soin principal doit être de nous faire
doubler la pointe Nord de l’ile et d’arriver jusqu’à la latitude du Cap
Tonnerre .
Revenez par le même chemin que vous avez suivi en allant, nos
chances de sûreté seront augmentées d’autan ».
Et comme, après ses arrangements personnels et prêt à déborder,
vint prendre congé.
« Allez, lui dis-je, en lui serrant la main, à bonne chance,
découvrez ce détroit , nous l’appellerons Devarenne, cela sera d’un bon
effet en « Franche-Comté » (il était de Besançon) ».
Il partit ému de contentement, car lui et ceux qui l’accompagnaient
avait l’entreprise à coeur.
A bord, nous nous occupâmes du renouvellement de nos
approvisionnements d’eau et de bois, d’arrangements intérieurs et de
nos embarcations que nous avions peine à tenir à flot avec le service
qu’elles faisaient . Je remarquai sur ce point que notre chaloupe a été
gravement endommagée à Taïti pour avoir été doublée avec du cuivre
trop lourd, du clou trop fort.
Je préparais aussi un relevé trigonométrique du Nord de l’île. Les
nouvelles préoccupations qui m’attendaient m’ont empêché de mettre ce
projet à exécution.
Les jours s’écoulèrent. Lorsque le dixième arriva, je commençais à
m’inquiéter. Monsieur Ponthier partit avec le grand canot qui venait tout
juste d’être mis en état de naviguer, avec quatre jours de vivre pour lui et
pour Devarenne. Il emmenait avec lui le commis d’administration Bérard,
aussi propre aux armes qu’au travail de cabinet et le frère Jean
Paragnat, de la mission de Calédonie, dont l’intelligence et la présence
d’esprit m’ont été des plus utiles, et je ne parle pas du dévouement qui
est son état.
Observant l’île Balabion, Monsieur Ponthier, ils trouvèrent une
petite poulie de mon canot ; cela donnait à penser. Les indigènes dirent
qu’ils avaient bien vu le canot, mais qu’ils ne savaient pas ce qu’il était
advenu. Monsieur Ponthier pris la détermination de repartir dès le soir
bien que les hommes qui avaient « nagé » depuis la corvette, c’est à dire
un espace de quinze milles, éprouvant une grande fatigue, elle devait
être bien augmentée par le travail de la nuit qu’on passa presque toute
entière à porter l’embarcation sur un plateau de récifs où elle était
engagée.
En se rendant la veille à Balabion, monsieur Ponthier avait vu
s’ouvrir sur sa gauche un espace libre, dans lequel Devarenne, d’après
mes instructions, avait du entrer. C’était là qu’il fallait revenir puisque les
gens de l’île ne donnaient aucun renseignement. Mais tandis qu’on était
arrivés à l’île par le Sud-Est, on la quittait par le Sud-Ouest et dans cette
direction, le récif qui en forme la base était beaucoup plus étendu.
Après bien des peines, on parvint cependant à s’en tirer, et au jour,
c’est à dire le matin du 11 décembre, le canot voguait dans une eau
profonde, entre Balabion et la côte ferme.
Bientôt, la côte tourne au Sud-Ouest, et l’on vit se détacher une île
fermée de deux parties qui joint un isthme étroit baigné à haute mer. La
première partie au Nord, appelée Paaba, plus grande, plus basse et de
couleur verte, la deuxième au Sud appelée Jéguiénban, plus petite, plus
haute et dont les sommets sont de couleur de briques, les deux
ensemble ayant à peu près six lieues de terre.
Il y avait dans le canot le nommé Paouni, kanaque de Balade qui
servait de guide. Lors que Jéguienban se découvrit, Paouni, qui jusque
là avait gardé le silence, s’écria que si quelque malheur avait eu lieu,
c’était là.
Le canot se dirigea vers l’espace large de 600 à 800 mètres qui
sépare Paaba de Jéguienban.
Les indigènes occupés à pêcher sur les bancs, s’enfuirent à la vue
de notre embarcation, qui échouait en même temps. Le brave Paouni se
mit à l’eau, marcha vers eux, ils s’arrêtèrent, furent joints par d’autres, et
il se trouva entouré de calédoniens. Monsieur Ponthier craignit pour lui et
était décidé à charger si on lui faisait aucun mal .
Paouni demanda des nouvelles de mon canot.
« les étrangers avaient été massacrés en mer, la séduction des
femmes ayant été le moyen de ce crime par ceux de Beleb (autre île
éloignée) montant sept pirogues. C’était à Beleb qu’il fallait aller pour
trouver les meurtriers et le canot ».
Cependant, en tenant ce langage, les gens de Paaba et de
Jégueinban semblaient irrités et lorsque Paouni les quitta pour rejoindre
le canot, ils coururent après lui.
Par bonheur, il leur échappa et vint communiquer les choses qu’il
avait apprises annoncées de loin par son air consterné.
Monsieur Ponthier, tout en recevant cette pénible nouvelle faisait
remonter l’embarcation qu’il était parvenu à déséchouer , vers l’ouverture
du passage. Les indigènes marchaient parallèlement , au nombre
d’environ quatre-vingt, sur le rivage de Paaba. Monsieur Ponthier, le
commissaire et le frère Jean délibéraient sur le meilleur à prendre et on
se demanda s’il fallait aller à Beleb.
L’attitude des Kanaques, leur fuite devant notre canot, leur
hésitation avec Paouni et l’histoire des femmes, laquelle ne s’accordait ni
la discipline de nos hommes, ni le caractère de Devarenne, diverses
circonstances donnaient lieu de révoquer en doute l’authenticité des
détails donnés sur un événement dont le fond n’était que probablement
vrai.
Sur ces entrefaits Paouni distingue à la plage un autre habitant de
Balade appelé Pébès et l’appelle par son nom. Pébès prévoyant peut
être qu’une lutte s’approchait et que nous pourrions bien avoir le dessus,
répondit, et se mettant à l’eau vint à l’embarcation.
On le fit parler et il commença aussi par des mensonges, touchant
les auteurs, le lieu et l’étendue du massacre. Ce ne fut qu’à force de le
presser, s’emparer de ses contradictions, promettant et menaçant tour à
tour que le frère parvint à tirer de lui ce qui se trouva être la vérité.
« Le meurtre avait eu lieu à Jéguienban : quatre personnes, trois
blancs et une Kanaque auraient été épargnées et vivraient ».
Alors commencèrent pour les ravoir, des négociations dont Pébès
fut l’intermédiaire en notre nom.
Les indigènes demandèrent du délai pour conférer. Monsieur
Ponthier y consentit et se rendit à la grande terre afin d’attendre plus à
l’aise, en même temps qu’on faisait durer le monde . Cette sage
résolution au moyen de laquelle on évitait de rien brusquer, en même
temps qu’elle ménageait notre dignité qui eût souffert de rester en
solliciteurs sous les regards immédiats des indigènes fut accompagné de
succès.
Monsieur Ponthier parlera maintenant, ce qui doit être extrait de
son rapport.
« Pendant qu’on faisait la cuisine, tous les yeux étaient fixés sur un
petit mont d’où devaient descendre nos amis, avant de se rendre à la
pointe de Paaba, fixée pour rendez vous, voulant utiliser ce temps, je me
disposais à prendre quelques relèvements et la hauteur méridienne,
quand on me signala un blanc sur la montagne, il est entouré de
Kanaques armés et se dirige avec la foule au lieu de rendez vous.
Cuisine, instruments, tout est laissé à la garde du brave Paouni, et le
canot vole au point convenu. Notre camarade y arrive ; il nous fait signe
avec son chapeau ; à trente pas de la côte, nous reconnaissons
Monsieur Le Marrec, il donne la main à ses assassins avant de revenir à
nous et nous semble presque ému de les quitter. Si tous ces misérables
n’étaient pas armés, n’avaient pas des figures hideuses, on croirait
presque qu’ils viennent avec bonheur rendre un naufragé à sa famille.
Enfin, il vient à nous, avant tout récit, nous jette les noms de Lafitte et
Hervé. Tout cela n’avait été l’affaire d’un instant. Comme je craignais
quelque surprise, j’avais envoyé le commissaire et quatre hommes sur
l’avant du canot les fusils armés et parés à faire feu. Dès notre arrivée, le
frère Jean était sauté à l’eau et s’était rapproché d’un homme qui
paraissait commander aux autres et dont l’air féroce avait attiré les fusils
de nos hommes, le frère Jean lui demande nos deux compagnons et
cette fois employant la menace fixe les airs comme terme de notre
patience et malheur à eux si ils ne cèdent pas. Les Kanaques hésitent,
promettent d’une manière évasive, disent qu’ils sont en trop petit nombre
et qu’ils attendent leur pirogue pour délibérer. Néanmoins comme
plusieurs semblent se diriger pour satisfaire à notre demande, nous
reprenions la route de la petite terre et enfin nous y arrivons en écoutant
le récit de Le Marrec.
Il nous raconte l’événement, en précisant la date au lundi 2
décembre à cinq heures du matin, puis nous donne des renseignements
sur l’endroit où sont les deux autres malheureux.
Je rentrais dans le canot, il était près de quatre heures, je me
dirigeais vers l’endroit indiqué où Hervé et Lafitte devaient se trouver
enfermés. Cette fois nous tirâmes des coups de fusils pour les avertir de
notre présence . Nous pûmes prendre de l’assurance sur l’effet de nos
armes à feu. Bien qu’à peu près à un mille de nous, vu que les kanaques
voyaient le feu, ils se sauvaient avec terreur, dès lors la réussite devint
certaine, soit par la négociation soit par la force. Après une demi-heure
d’attente Pébès revint avec un autre Kanaque, nous leur expliquons nos
intentions, nous irions les chercher nous-mêmes. Les Kanaques
repartent avec un mot pour Lafitte, qui leur annonce notre présence, le
frère Jean me fait penser au canot que nous savons maintenant être
derrière Jéguienban. Le Marrec nous assurant qu’il passera par dessus,
la mer étant haute, je rappelle les Kanaques pour le réclamer également.
Au bout d’une autre demi-heure, Hervé et Lafitte paraissent sur
Paaba accompagnés par quatre hommes. Les Kanaques prennent la
fuite, je m’aperçois seulement alors du noir du pilote ; Lafitte et Hervé
m’assurent que soit volonté, soit résultat de menaces, il n’a pas voulu
venir ; ils m’affirment sous serment avoir vu les cadavres de douze
personnes qui nous manquent. Je n’avais donc plus rien à faire dans ces
tristes parages ; Bérard voudrait bien avant de partir envoyer ses deux
balles à ces misérables ; moi aussi je le voudrais, mais j’ai peur en leur
faisant connaître notre force de compromettre une vengeance plus
complète. Nous prenons donc le canot du commandant en remorque et
libres de serrer dans nos bras les restes de cette malheureuse
expédition, nous faisons route pour la corvette, le vent fut constamment
contrarié, le 13 à 6 heures du matin, nous étions à bord : nos larmes
vous en apprirent assez ».
En effet, dès l’aube du 13, je vis paraître les deux canots à
l’horizon. La remorque me fit prévoir un malheur qui devient plus certain
quand nous pûmes compter les hommes. Retirés dans nos chambres,
j’attendais plein de chagrin et d’anxiété. Monsieur Ponthieu entra suivi
des trois matelots, couverts de blessures de lances heureusement peu
graves. Je les embrassai et lorsque nous fûmes remis de notre
commune émotion, je les fis causer.
Partis du bord le vendredi 29 novembre à 2 heures après midi, on
a mis à l’ancre le soir du même jour, et celui du samedi, sur la côte
ferme, dans des endroits inhabités.
Durant l’après midi du dimanche 1er décembre, on était arrivé à l’île
de Jéguienban et Monsieur Devarenne résolut de s’y arrêter, il prit terre
sur une petite plage sablonneuse libre d’écueils et propice à un prompt
appareillage.
Des vivres furent mis à terre pour être cuits. Il n’y avait impossibilité
complète de cuire dans le canot ; mais cela était incommode et offrait
quelques dangers à cause de la poudre. On préférait, lorsque cela se
présentait, faire cette opération à terre, ce qui était pour les hommes
l’occasion de se dégourdir.
On désirait aussi avoir de l’eau. Hollis et son calédonien se
détachèrent pour s’informer où il y en avait ; ils allèrent demander à un
homme qui était comme une sentinelle sur le haut d’un monticule,
comme il offrit d’y conduire Monsieur Devarenne et de Saint Phalle, avec
trois ou quatre canotiers munis de sceaux et de barils, le joignirent et il
les mena vers un puits où furent remplis les vases.
Retournant à la plage, ces messieurs aperçurent une cinquantaine
de Kanaques y marchant d’un autre côté et chargé de fruits qu’ils
montraient.
On se rencontra, quelques échanges eurent lieu et tout alla bien ce
soir là. Le dîner se trouvant prêt, il était cinq ou six heures du soir, on
s’embarqua pour aller manger dans le canot qui fut conduit et ancré au
large. Ce fut là qu’on coucha, faisant bonne garde avec un factionnaire à
l’avant, l’autre à l’arrière.
Lorsque le jour se fit, nos gens, jetant les yeux sur le rivage, le
virent occupés à peu près par le même nombre d’hommes qu’ils y
avaient laissé la veille. Ces hommes étaient accroupis et regardaient
l’embarcation.
Devarenne décida qu’on descendrait encore pour faire le café,
après quoi, on prendrait la mer, pour pousser vivement la
reconnaissance. « il faut que dans peu, nous amenions ici la corvette ».
On débarqua, les Calédoniens se montrant bienveillants, aident à
établir la chaudière avec des cailloux, et vont chercher du bois. Deux de
nos hommes étaient restés dans le canot pour le nettoyer ; le reste, y
compris les deux officiers, se promenant tout près en attendant le
déjeuner.
Au bout de peu de temps le signal est donné pour se rembarquer,
ce mouvement fut exécuté rondement. Hervé et Clochard qui avaient fait
chauffer portaient la chaudière, il ne restait plus à terre qu’eux deux.
Devarenne et un canotier qui allait le porter sur son dos pendant les
quelques pas qui les séparaient du canot. Ce fut alors que mon pauvre
officier tourné vers le large fut assailli par derrière, terrassé, et frappé
d’un coup de casse tête. Hervé et Clochard, laissant tomber la chaudière
se jettent sur les agresseurs, parviennent à dégager leur chef qu’ils
portent, déjà sans connaissance, dans la chambre. Mais les sauvages,
en commençant l’attaque, ont jeté un cri auquel se lèvent deux cent des
leurs, tapis dans les broussailles derrière la berge qui forme la côte.
Tous se précipitèrent vers l’embarcation. Comme on était prêts à
appareiller, elle avait son arrière à terre : le malheur veut qu’il soit retenu
par la sabaye encore attachée à un arbre. Les Calédoniens s’emparent
de cette corde, c’est en vain que mon patron crie à ses brigadiers de se
hâler sur le canot. Déjà tout est confus, le gargousier a été renversé ; les
capsules ne se trouvent pas, les Indiens qui ont complètement cerné le
canot, le retiennent d’une main tandis que de l’autre, ils frappent nos
hommes à coups redoublés. Il paraît que de Saint Phalle, debout sur le
banc de la chambre , est le seul qui ait pu faire quelque résistance et qui
ait blessé un Kanaque ; bientôt, du reste, un coup de lance l’ayant
attrapé à l’épaule, son sabre s’échappe de ses mains et il meure à son
tour.
En un moment, dix personnes avaient péri.
Le Calédonien du pilote, si jeune d’ailleurs qu’on ne pourrait
l’accuser de trahison, après avoir un instant combattu avec nous, avait
ensuite profité de sa couleur pour se glisser du côté des assaillants.
Restaient encore Pagneux, Lacoste, Hervé, Lafitte et Le Marrec qui
en se défendant, avaient été jetés dans mer, éperdus ; ils nageaient au
hazard, poursuivis d’un côté par les Kanaques, de l’autre par les requins
dont ces parages fourmillent. Pagneux et Lacoste sautent sur une de ces
pointes de l’anse, ils y étaient guettés et y trouvent la mort.
Les trois derniers voient arriver sur eux le canot avec des
Kanaques, ils croyaient leur dernière heure arrivée, lorsqu’à leur grand
étonnement les Kanaques leur font des signes d’amitié et les recueillent.
Pourquoi cette réserve dans le crime, étais-ce l’idée vague de faire
pardonner, raffinement de cruauté ou pur caprice ? Il serait difficile de le
dire.
Pendant neuf jours, nos trois hommes menèrent la même vie que
les sauvages, allaient avec eux à la pêche et à la chasse, traités avec
douceur et ne manquant de rien.
Voilà ce qui avait eu lieu à Jèguienban. »
Après avoir conféré avec les officiers de la corvette, je m’occupai
en attendant de punir un attentat aussi odieux dans la mesure que
permettait la faiblesse de nos ressources et la sûreté du bâtiment, décidé
toutefois à faire part de la résolution un peu plus grande que celle de la
prudence.
La saison pluvieuse qui commençait, l’effet moral sur notre
équipage et les chances de surprendre l’ennemi, tout recommandait
d’agir promptement.
Comme d’ailleurs, l’imperfection de l’équipement de nos canots,
sans compter celle des arrangements pour agir à terre (vous savez,
Monsieur le Gouverneur, combien nos navires pêchent sur ce point, eut
rendu imprudent d’entreprendre aucune opération hors de portée de la
corvette, je me déterminai à la conduire sur le lieu du massacre en me
servant des renseignements de monsieur de Ponthieu et des trois
matelots.
Le 24 décembre au moment de quitter ces parages, je fis l’ordre du
jour dont suivent les termes : « depuis que la corvette est engagée dans
les récifs de la Nouvelle Calédonie chacun a eu fréquemment l’occasion
de montrer les qualités de l’homme de mer, ou s’est porté avec zèle à la
manoeuvre et aux différentes choses qui ont été entreprises ».
Le commandant en exprime sa satisfaction à l’officier en second et
à tout le personnel, notamment par ce qui a été fait dans le but de punir
le crime commis sur onze de nous, et sur un étranger dont nous avions
charge.
Le désir du commandant étant d’appeler sur leur mémoire l’intérêt
qu’elle mérite, il compte proposer au gouvernement de donner au
passage qu’ils ont découvert dans le Sud de l’île Balabiou le nom de
détroit Devarenne.
Il demandera aussi que, lorsque l’on aura purgé ces parages de la
barbarie dont ils sont maintenant affectés ; un monument soit érigé, avec
le nom de toutes les personnes qui étaient dans le canot, au sommet de
l’île Jéguienban ; de cette manière nos regrets passeront et se
prolongeront dans l’avenir.
Il n’y a pas besoin d’ajouter que rien ne sera négligé de ce qui
pourra être fait en faveur des familles de ces marins morts en tristes
circonstances.
Cette communication et les autres parties de mon rapport
signalent, Monsieur le Gouverneur les bons services rendus par le
personnel de la corvette et je connais assez votre sollicitude pour savoir
qu’il n’est pas besoin de les recommander davantage à votre attention.
Dans l’après midi du 24 décembre, l’Alcmène avait franchi les
récifs de l’Ouest, nous fîmes alors route vers le Sud de la Nouvelle
Calédonie, puis nous revenons au Nord-Est et nous arrivâmes à l’île des
Pins, côté opposé à celui par lequel nous l’avions quitté.
Je désirai faire savoir à la mission ce qui avait eu lieu et m’informer
d’elle. Plusieurs pères avaient été rappelés à Sydney, leur évêque qui
s’occupait activement du retour projeté à la grande terre de Nouvelle
Calédonie.
Mais, j’apprends maintenant qu’un changement important fait dans
cette mission. Monseigneur d’Anrata passe aux îles des navigateurs et le
vicariat de Calédonie est donné au père Rougeyros maintenant à
Fontaima.
A Hobart-Town nous avons eu un nouveau malheur, deux
hommes, le quartier maître Parot et le matelot Pelle par suite d’une
manoeuvre imprudente ont péri dans une embarcation.
Je finis, Monsieur le Gouverneur, en vous annonçant un
chargement de bois pour Taïti dont j’espère qu’on sera content dans nos
chantiers. Nous prenons ainsi vingt tonneaux de bois de gamme bleu,
espèce qui pourrait offrir les meilleures qualités et valoir sous certains
rapports, le chêne d’Europe, on en envoie beaucoup aux arsenaux
d’Angleterre, je prendrais les espars à la Nouvelle Zélande. »
J’ai appris que la malédiction de l’Alcmène était absolue. Le 2 juin
1851, la corvette se perdit à Wangaron (Nouvelle Zélande). L’équipage
fut sauvé avec l’aide de la Fly qui se trouvait là. Les hommes furent
rapatrié sur l’Alexander jusqu’à Tahiti (20 août) puis sur la Sérieuse qui
arriva à Brest le 6 avril 1852.
Après la période « Tintin chez les sauvages », je vais aborder un rivage
mythique dans notre famille…le versant oriental !
A la fin du 19ème siècle et au début du 20ème, l’orientalisme était un
passage obligé des imaginaires occidentaux. Les aventures en Chine ou
au Tonkin, les fumées à base d’opium, les mystérieuses femmes d’Asie,
les senteurs de soie et de santal…tout un raffinement si exotique,
contenu dans la maison de Pierre Loti à Rochefort et dans toutes ces
merveilles en jade ou ivoire ramenés par nos petits explorateurs locaux.
Non, notre famille n’a pas juste exploré cet Orient de pacotille,
mais nos héros ont franchi la frontière qui transforme une simple
curiosité en une véritable implication qui va marquer les vies de chacun.
Par l’étrange chimie des rencontres humaines, cette famille est devenue
en quelque sorte le symbole de l’ère Meiji et du soutien de l’Occident au
bouleversement du Japon. Ou comment la grande histoire peut rejoindre
la petite…
Notre famille a su aller plus loin que le simple exotisme
géographique, pour aller en faire une richesse génétique. C’est donc
une attirance très profonde dans la découverte et l’appel de l’aventure,
qui sont donc bien ancrés en nous !
II De la légende à la réalité tempérée…
Chronologiquement la période se rapproche, mais il reste du temps et le
personnage proposé peut encore être « mythique », mais le cours de
son histoire doit correspondre à son époque et s’approcher du
« réalisme ». C’est sans doute la relation la plus difficile, celle qui verse
encore dans l’imaginaire, mais qui doit respecter les mémoires à peine
effacées. Il y a déjà dans l’histoire familiale, comme une ombre qu’il ne
faut pas complètement trahir.
Géographiquement, nous nous sommes rapprochés de l’extrême orient
et plus précisément du Japon. Le héros exotique et asiatique est des
plus prisés dans une famille. Cela apporte un surcroit d’excitation
généalogique, mais surtout le contexte n’en devient que plus original.
Nous allons vivre cette aventure à l’ère Meiji, moment incroyable où cet
empire va passer en vingt ans du moyen-âge aux temps modernes.
Dans l’imaginaire du héros, il y a celui qui débute sa carrière de héros
dans sa tendre enfance…c’est alors un héros d’exception !
Mon arrière grand père, côté maternel
Yoshigoro ITO
A l’ère Meiji naissante, les prémisses de l’armée impériale dans le
domaine de Choshu

Le Samouraï
Marie tu ne devais pas encore avoir entendu parler de ce grand père
héroïque, car tu n’avais alors que deux ans quand ces évènements
lointains se sont produit…
Les hennissements !
Quoi les hennissements ?
Ce sont les hennissements qui annoncent les batailles !
Ils sont arrivés à l’aube, ils descendent des collines qui dominent la
plaine de Nagoya. Au loin le Château Aishi. Une petite troupe qui peu à
peu grossit et progresse dans le cliquetis des armures et des armes.
Des cavaliers et des hommes qui sont des ombres dans la brume du
matin, quand ils émergent des bois et traversent les premiers champs.
D’où ils sont, ils peuvent apercevoir la fumée qui forme un panache plus
noir que les brumes du matin, au dessus des toits en pagode du
château. Toute la plaine côtière est paisible en ce petit matin de
décembre. Les hommes en cuirasse avancent à tâtons, en retenant leur
armement pour ne pas donner l’alerte trop tôt et surprendre les soldats
du gouverneur, restés fidèle à l’empereur.
Celui qui semble le chef arbore un casque imposant digne des derniers
samouraïs, fait d’acier, de bronze, avec de l’ivoire pour figurer des
cornes sur chaque bord. Il paraît sorti d’une scène du moyen âge, si ce
n’était le pistolet accroché à sa ceinture et la paire de jumelles qui
oscillait autour de son cou.
Le Japon est alors ravagé par la guerre civile. Le clan Tokugawa et ses
partisans laisse le pays à la dérive, et s’opposent aux envies de réforme
du jeune empereur Mutsushito…Une période d’instabilité et de trouble
s’en est suivi, on l’appela la guerre de Boshin.
Entre 1868 et 1869 : une guerre civile éclate au Japon. Guerre entre les
armées des clans de Satsuma, de Chōshu, de Tosa et leurs alliés et,
d'autre part, les troupes appartenant au gouvernement shogunal d'Edo et
les clans qui lui restèrent fidèles. Le gouverneur n’appartenait à aucune
de ces factions, et il s’efforçait de respecter le pouvoir du nouvel
empereur.
Seuls les sabots des lourds chevaux de trait qui tirent les canons
résonnent sur les pavés des faubourgs de la ville.
Dans le château, les gardes font leur ronde en suivant les couloirs, sans
marcher sur les nombreux tatamis. Ils passent de bâtiment en bâtiment
pour revenir au donjon. Ils ne portent que des juste-au-corps en cuir pour
pouvoir se mouvoir sans trop de cliquetis et laisser le jeune maître
reposer. Ses parents sont partis pour Edo où son père, le gouverneur
rend compte à l’empereur de l’état de la province. Le jeune garçon, âgé
de dix ans, ne passe pas une bonne nuit, son sommeil est agité, il est en
sueurs. C’est un enfant sage et posé mais dont tous les proches
s’étonnent du regard intense et décidé. Il n’est nullement capricieux,
mais parfois son caractère en fait un être replié sur son univers
intérieur…on pourrait le penser rêveur, non, il est plutôt capable de se
concentrer sur une idée, sur un événement jusqu’il en ait compris toutes
les facettes.
Là, soit une sorte de fièvre nocturne, soit un mauvais rêve, le sort du
sommeil, et il se lève machinalement et va d’un pas hésitant vers un
couloir sombre pour accéder aux commodités. Il croise l’ombre d’un
garde qui suit le couloir de ronde, et cette ambiance guerrière finit de le
réveiller. En sortant du cabinet, il va vers les fenêtres qui donnent vers
l’extérieur du château…il admire les couches moutonnées faites par les
brumes matutinales, et il laisse son regard les suivre à travers la plaine,
il devine les formes du village qui est en aval, seuls quelques toits
émergent de cette ouate, faisant du paysage comme l’oeuvre d’un
artiste…mais il perçoit des petits points qui percent parfois cette neige
aérienne.
Son petit pas résonne sur le plancher, et pris par l’excitation il parcourt
tout le couloir extérieur qui surplombe le donjon…ses yeux cherchent
désormais ces formes un peu fantomatiques qu’il a vite distingué dans
l’aube naissante. Puis il entend un remue-ménage, tout le château
semble sortir de sa léthargie…des bruits d’armure, des cliquetis d’armes,
des courses un peu erratiques…tous les prémisses du combat. Sans
réfléchir, il pénètre dans le Kura et emporte tout ce qui fait le trésor de
sa famille.
Le jeune garçon est poussé vers sa chambre, il proteste mais le garde
qui se met en travers de sa route, sait qu’il doit veiller sur le fils du
gouverneur , comme sur sa vie. Bientôt vient le bruit des flèches qui
viennent se planter dans les parois centenaires de la tour. Il y a le bruit
des arquebuses et des fusils qui fait trembler les cloisons de papier du
château. L’enfant réfléchis et malgré son jeune âge, il a compris que la
situation de la garnison était désespérée.
Curieusement son esprit est calme et les idées lui viennent sans effort :
il sait ce qu’il doit faire. Il écoute les bruits…le garde a rejoint ses
camarades…il sort.
Son parcours dans le château est à l’inverse de celui des gardes, et il
atteint le jardin sans avoir croisé le moindre obstacle. Il connaît
parfaitement le chemin secret qu’il a découvert en jouant avec la fille de
l’intendant. Cachée derrière une gloriette de style victorien, un buisson
de houx touffu et repoussant marquait l’entrée du souterrain.
Le jeune garçon n’avait trouvé pour se vêtir que sa tenue d’écolier à
l’européenne, avec des culottes courtes, des bas-chaussettes et de
bonnes chaussures qui lui permettaient de franchir sans encombre le
chemin souterrain. Le passage l’a conduit assez loin dans les bois à
l’arrière du château et aux bruits qu’il perçoit, il comprend qu’il a franchi
la ligne des troupes rebelles. Il courre à toute vitesse et dans la pâleur
d’un matin d’hiver, il disparaît dans la campagne.
Derrière lui le château s’éloigne et il ne se retourne qu’une fois pour
apercevoir des flammes qui s’élèvent et éclairent le ciel neigeux de cette
matinée blafarde. Des larmes coulent sur ses yeux. Il les sèchent et puis
son regard semble se durcir et il repart d’un pas plus ferme en longeant
les cultures maraichères de la basse plaine. Il ne croise personne. Les
gens de la campagne, méfiants par nature, préfèrent rester à l’abri de
ces fracas qui ne concernent que la caste des guerriers. Ils écoutent
leurs ancêtres qui leur suggère de demeurer loin du tumulte. Il en est
ainsi de la survie du paysan.
Il courre puis marche, courre à nouveau durant de longues heures, avant
de s’arrêter épuisé au bord d’une rivière, cachée au creux d’un vallon. La
nature y est si paisible, qu’il donne permission à son corps , à ses
jambes, à ses pieds, de se reposer.
Il ne sait pas combien de temps il a dormi. Il se sent hagard, perdu, ses
pensées sont confuses…Il replonge dans un sommeil profond. Ses yeux
s’ouvrent sur un soleil éblouissant : le paysage est magnifique et son
esprit reprend le dessus, et un faible sourire éclaire son jeune visage.
A Yedo, les jours suivants, les parents de Yoshigoro avaient appris
l’attaque du château, et leur inquiétude était immense. Même si il ne
pleurait pas comme son épouse, et que son comportement était digne
d’un haut fonctionnaire de l’empereur, son père était rongé par la
culpabilité. Il n’avait pas daigné écouter sa femme, et il avait voulu
laisser leur enfant à Nagano, si loin à l’ouest, dans ce Japon en proie à
la guerre civile. Eux qui sont sans nouvelle de leur fils, se morfondent
dans cette partie inférieure du Palais de l’empereur, le Soto-Siro, où
vivent les hauts dignitaires de l’empire.
L’empereur a envoyé un de ses chambellans aux nouvelles et se tient au
courant du sort du jeune Yoshi, qui est pour lui comme le symbole du
futur Japon, aux prises avec les forces du vieux pays millénaire qui
veulent empêcher l’incroyable changement voulu par l’Empereur.
Nagano n’est pas si éloigné de Yedo, mais c’est tout Hondo qu’il faut
franchir dans sa largeur : deux cent kilomètres de montagne, de chemins
escarpés, de ravines, de gorges profondes, et où la vie si rude a rendu
les populations mal habituées à la compassion et à la bienveillance.
Partout, même si il a pu fuir, ses parents savent que leur si jeune fils
devra vaincre le rude hiver japonais et franchir des cols pour franchir le
mont Hotaka, le Jari ou le Kiso. Pour eux, la situation est désespérée et
son père en vient à souhaiter qu’il est péri dans l’assaut du château
plutôt que d’affronter cet enfer lent.
Sans imaginer les soucis de ses parents, Yoshi combat pour sa survie,
et après franchi les basses vallées agricoles, il a décidé de s’orienter
avec le soleil et les étoiles comme lui a enseigné le jeune capitaine
Chikuma, qui l’avait pris en affection. Il n’hésite pas et sait qu’il doit
marcher vers l’Est vers le col de Torii. La route des vallées par Ueda et
Saku est certainement plus facile, mais ces vallées sont occupées par
les troupes rebelles et en jeune stratège, digne de son père, il va
emprunter le chemin de la montagne où il y aura moins de rencontres.
Ses jambes sont gelées et le froid attaque aussi ses doigts et ses
oreilles. Il se décourage souvent durant ce troisième jour de marche et la
perspective d’une nuit encore plus glaciale l’effraie davantage que les
troupes. En suivant un chemin où il a remarqué des petites crottes
fraîches, il arrive à deviner dans l’obscurité naissante, des panaches de
fumée et l’odeur d’un feu de bois, et c’est au bord de l’épuisement qu’il
s’écroule après avoir frappé sur une vieille porte toute vermoulue.
Quand il rouvre les yeux, il ressent une chaleur bienfaisante qui le
parcourt des pieds à la tête. Il entend des bruits qui proviennent du bout
de cette grande pièce unique, mais comme ce coin là est éloigné de
l’âtre, il ne perçoit qu’une ombre qui s’affaire. Il se redresse et repousse
la peau de bête qui le recouvre. L’homme, car la forme s’avère humaine,
vient vers lui
- Ca y est, ce petit homme est revenu du monde des esprits !
- Qui êtes vous, qu’est ce que je fais ici ?
- On dit bonjour et merci de l’hospitalité, voilà ce qu’on dit jeune
malotru !
Yoshi rougit et bredouille quelques mots d’excuse
- Acceptez mes excuses, je m’appelle Yoshigoro. Je me rappelle
juste du froid et d’avoir vu votre maison en marchant
- Laisse là tes excuses, je me moquais de toi… D’ailleurs tu es bien
aimable de nommer « maison » ma cahute…mais ton histoire me
paraît digne de remplir mes mornes journées de chévrier. Je
m’appelle Asama
- Mais c’est le nom d’une montagne…
- Tu as raison, jeune Yoshi, on m’a appelé comme ca parce que j’y
menai mon troupeau. Maintenant, raconte moi !
Il écouta le récit de Yoshi sans l’interrompre …ses yeux disaient tout
l’intérêt qu’il portait à cette histoire.
Quand Yoshi s’est tu, l’homme s’est gratté la tête
- C’est une sacré aventure pour ton âge…tu veux donc aller jusqu’à
Yeddo ?
- Oui
- Tu sais que c’est une folie en hiver ?
- Oui
- Mais, tu le feras
- Oui
- Bon… je vais t’aider. Tu es fou, mais sans hésitation, tu es le plus
courageux des garçons que j’ai croisé, Yoshi. Je suis pauvre, mais
je connais ces montagnes comme mon jardin, et je vais te donner
de quoi résister au froid et de quoi trouver à te nourrir en chemin.
Asama, se mit à l’ouvrage, il alla chercher une peau de bête dans sa
remise pour la découper à mes mesures. Puis il rassembla des
chaussettes en laine, une écharpe bien chaude et un bonnet qui
résisterait à la neige. Il m’enseigna dans son champ enneigé
comment fabriquer un abri de fortune pour échapper aux bourrasques
et au froid.
Trois jours ont passé depuis son arrivée spectaculaire dans ce coin
perdu de montagne. Mais Asama et lui ont mis ce temps à profit et
c’est plein de forces et d’espoir que Yoshi reprend son chemin. Il est
très différent : déjà en apparence, ses habits de jeune citadin ont
laissé la place à des vêtements de petit montagnard , et son esprit
s’est affirmé, il se sent fort et sait qu’il parviendra au but. Il ne sait pas
au juste comment, mais il en est certain.
Enfin après des jours et des jours de marche, il quitte les zones
montagneuses et il sent l’air vif qui vient du pacifique, il reste méfiant,
et passe loin des villages qui commencent à se succéder dans la
plaine. Parfois, il s’approche d’une ferme et, furtif, il vole quelques
oeufs ou une poule, parfois il parvient à chaparder un plat qui chauffe
sur le feu, il laisse quelques sous pour ne pas être trop coupable. Il
est transformé, son corps a muri, il se sent différent, comme si il avait
brusquement changé d’époque. Sa peau fine et si blanche est
devenue rugueuse et brûlée par l’air froid. Le gamin, symbole vivant
du Japon occidentalisé, est devenu un petit ours, vêtu de peaux de
chèvre et de bandes de laine. Un petit sauvage, plein de force et de
haine, lui qui jadis, il y a encore dix jours, était l’enfant le plus doux et
le plus policé du Japon.
Le petit sauvage se glisse dans les campagnes, il longe les rizières et
puis il remonte le chemin entre les petites fermes. C’est le froid qui
fige tout ce monde dans les blancs et les gris et qui étouffe tous les
bruits habituels de la campagne, même les chiens n’aboient pas, et
les rares humains qui se dessinent sont courbés et furtifs comme pour
s’excuser de troubler cette quiétude morbide.
Plus il approche de Yeddo, plus la campagne s’anime, la ferme
devient hameau, et le hameau se fait village. Les habitants avec
l’avancée du jour sortent et commencent à travailler à leurs
occupations..Yoshi s’approche de la vie, il y revient, et toutes ces
voix, ces bruits lui font du bien, après ce long silence des neiges
hautes, comme les bergers appellent les cimes en hiver.
Son oeil s’intéresse à tous et à tout, ce voyage forcé, il le prend
comme une immense leçon de choses. Son trajet jusqu’au palais de
l’empereur est un émerveillement de chaque instant. L’enfant en
mutation capture toutes ces scènes qui lui étaient auparavant
interdites, et son cerveau travaille à la vitesse où les joueurs de Mah
Jong reposent leurs pièces (tacatacatac).
Il respirait à plein nez l’odeur de la soupe Miso au crabe, ou celui d’un
bol de riz « oyako ». Brusquement et en traversant ce Japon qui lui
était inconnu, il découvrait des couleurs, des saveurs, des bruits qu’il
ignorait. Tout cela lui plaisait beaucoup.
Bien sûr, ensuite, il y a eu les cris et les pleurs de sa mère, de ses
tantes venues en renfort. Après, il y eu les honneurs, son père, Kendji
Ito, qu’il n’avait jamais vu ému aux larmes quand Yoshi lui a remis les
trésors de la famille. Il a même rejoué la scène dans la grande salle
d’apparat du Palais en présence de sa majesté impériale et de tous
les hauts dignitaires. Nous sommes en 1873, L’empereur n’est
revenu à Yeddo que depuis trois ans, et le régime a besoin de
victoires et de belles histoires. L’empereur s’est emparé ce celle de
Yoshi…toutes les gazettes de la nouvelle capitale impériale en parle .
En ces temps troublés où l’empereur est accusé de tout bouleverser,
et de vouloir enterrer les valeurs du Japon éternel, cette histoire si
édifiante est pain béni pour faire passer un message. L’empereur ne
veut pas abolir les valeurs ancestrales, il veut juste faire entrer son
pays dans les temps modernes.
Yoshigoro fait connaissance avec la propagande d’état, son histoire si
pure, si forte, est récupérée par un régime qui veut asseoir son jeune
pouvoir. On en fait un symbole, mais il accepte, pour son père, pour
l’empereur…Dans la foulée de cette gloire, il est anobli, devient baron,
et rentre à l’école militaire de l’armée impériale, dont plus tard allait
provenir la future école navale impériale.
Dans ces mêmes années, en France, un obscur ingénieur des
armées, avait obéi à des ordres venant de l’empereur Napoléon III, et
avait traversé le globe pour équiper ce pays d’une marine de guerre
moderne. Léonce Verny, ingénieur du génie maritime et
polytechnicien, avait débarqué dans cette contrée encore
moyenâgeuse par bien des aspects, avec la foi du missionnaire. Il en
avait un peu l’allure d’ailleurs, cet ardéchois fier pouvait être
ombrageux , et dans ces moments là son oeil se faisait perçant et sa
barbe devenait menaçante. C’est son expérience en Chine qui
l’amène ici pour tout bâtir à partir de zéro.
Le Japon a besoin d’un endroit pour d’abord entretenir, et un jour
construire ses navires : cet ingénieur surdoué va superviser la
construction du port et de l’arsenal de Yokosuka. Comme c’est un
esprit pragmatique, à défaut d’être un architecte, il décide avec son
équipe de reproduire l’organisation de l’arsenal de Toulon. Cette copie
conforme va parfois se nicher dans les détails en reproduisant même
le campanile, assez peu japonais, qui va désormais orner l’entrée de
cette place forte de l’Orient. L’homme est cassant et un peu vaniteux,
mais c’est un formidable meneur d’hommes et il se démène pour
trouver le bois nécessaire à la construction navale. Léonce Verny
remue ciel et terre pour trouver les essences de bois qui conviennent
à l’expression de son art : la construction navale. Car chaque forme
nécessite des types de bois différents : il y a les bois droits, les bois
courbants, et enfin les bois courbes.
Pour les bordées, certains chênes vont convenir, mais il les faut
maigre ou dur, sinon dit-il, ils vont plier et « cassent comme un
navet ». Sous l’eau, bien résineux, c’est l’orme qui se révèle le
meilleur. Les mâtures elles sont faites à l’aide de pins grands et bien
droits, et le souci de l’ingénieur Verny sera de trouver des pinus
sylvestris, des epicea et des pins de Floride. Au fil des lettres et
rapports, nous voyons que la collecte de ces bois de marine demeure
son obsession.
Ce jour là, il parcourt en long et en large son bureau situé au centre
de l’arsenal en maugréant contre ces maudits retards dans la
livraison des bois. Il lui faut se confier et le jeune japonais qui lui sert
d’interprète et de traducteur a la malchance d’être à portée de voix.
Pourtant le jeune Aito est un jeune homme des plus affables et
conciliants. Pour cette époque, il a reçu la formation la plus
occidentale possible : d’abord les bons pères jésuites puis il a été
formé dans la toute première école d’ingénieur au Japon. C’est par
patriotisme qu’il a accepté de rejoindre l’arsenal, après un court
séjour à la toute jeune académie navale où il a rencontré un jeune
officier ardent, tout aussi patriote que lui : l’avenir du Japon.
Aito est aussi réservé que Yoshi peut être passionné ; c’est l’eau et le
feu. Souvent ils se retrouvent dans l’un de ces bouges qui servent un
mauvais saké, mais quelques mets acceptables préparés par la
vieille édentée qui se tient habituellement au fond de la salle
commune en se distrayant des histoires de ces marins qui parlent de
tous ces nouveaux mondes qu’ils découvrent un peu plus !
Là dans ce lieu interlope, les deux nouveaux guerriers de l’ère Meiji
refont le monde en commençant par imaginer l’avenir encore
improbable de leur pays en pleine révolution culturelle et technique.
C’est l’heure des pionniers, mais aussi des ingénieurs qui succède
enfin à celle des anciens seigneurs de la guerre et des ronins.
Aito comme Yoshi, même si ils conservent une certaine nostalgie de
ces temps troublés où régnaient les hommes forts, tous deux savent
qu’ils représentent les temps nouveaux.
Malgré de nombreux retards et des changements de plans, l’arsenal
est désormais une réalité et les navires commencent à sortir des trois
cales et du bassin de radoube. Les japonais regardent avec fierté
ces constructions et Yoshigoro est parmi ceux là. Les bâtiments
s’étendent sur le pourtour de la baie, et le plus grand d’entre eux est
la corderie qui sert également à la préparation de la mâture. Ce fut
d’ailleurs le premier contact de notre jeune officier avec cet endroit
unique au Japon.
Il a parcouru les presque quatre cent mètres de ce long édifice et il a
admiré tous ces hommes qui construisaient « sa » marine, « ses »
bateaux. Le regard du jeune guerrier s’est embrasé sous les
promesses futures qui apparaissaient sous ses yeux.
Sans vraiment le connaître, Yoshigoro croisera plusieurs fois cet
étrange personnage, ce sera son premier Oyatoi gaikokujin (étranger
employé par le Japon pour le faire progresser). Aito lui a présenté
son « patron » , cet incroyable Léonce François Verny qui s’emporte
à la moindre contrariété, mais qui est capable de trouver des
réponses aux innombrables problèmes posés par la création d’une
marine : établissements, approvisionnement, navires, mais aussi à
former les hommes, les marins, les ingénieurs, les intendants. Tout,
tout est à faire, comme se plait à dire ce diable blanc malpoli !
Depuis ces temps là, il a compris qu’il devait ravaler sa fierté bien
enraciné au fond de son âme et qu’il fallait supporter l’arrogance et les
humeurs changeantes de ces hommes si compétents dans leur
domaine et si ignorants des autres hommes. Avoir su surmonter sa
nature, va faire de Yoshi notre homme-passage entre Orient et
Occident.
Le Samouraï est devenu marin…
1880, Toulon vit une sorte d’apogée, la marine y est toute
puissante. Toulon est alors la porte des colonies. Depuis l’expédition
d’Egypte, toutes les expéditions partent de cette rade magnifique,
merveilleux abri naturel pour l’une des plus belles flottes du monde.
Une simple lettre du gouvernement shogunal de Tokugawa au
ministre de France et voilà l’histoire de toute une famille qui prend le
large et bourlingue de la mer de Chine à la Méditerranée.
1880, le Japon sort à peine de la guerre civile et l’empereur Meiji va
poursuivre l’oeuvre entamée par le Shogun : doter son pays d’une
armée et d’une marine moderne. En 1865, son excellence
l’ambassadeur en appelle à son ami l’Amiral Jaurès qui a la bonne
idée d’envoyer son meilleur ingénieur, justement présent en Chine. Il
s’agit de monsieur Léonce François Verny. Le site de Yokosuka est
retenu, en partie pour sa similitude avec la rade de Toulon. Là ne
s’est pas arrêté l’illusion car Monsieur Verny et les 47 français
affectés à ce chantier, ont , soit par fantaisie (ce qui n’est pas la
caractéristique de nos ingénieurs, loin s’en faut), soit parce qu’ils en
avaient déjà les plans (ce qui est plus vraisemblable) reproduit les
premiers bâtiments de l’arsenal de Toulon, à l’identique. Cette facétie
que j’ai pressenti plus rationnelle que volontaire a institué des liens
entre nos marines, dont les conséquences furent des plus
personnelles.
Un campanile de style provençal se dresse brusquement sur la côte
japonaise, a proximité de Yokohama, tandis que des murailles et des
bâtiments dignes de Vauban surgissent de terre pour la plus grande
gloire de nos deux pays.
Comme une résurgence du XVIIème siècle au beau milieu de cet
empire nouveau…
Mais le jeune officier japonais qui arpente les quais n’ignore rien de
tout cela, au contraire c’est pour ces raisons qu’il est parti aussi loin
de chez lui.
Ce jeune officier avait fière allure dans son uniforme le plus sémillant.
Avec l’âge, Yoshi avait gagné en force et en assurance, mais il avait
aussi conservé ce regard brillant et un peu farouche du « petit ours »
qui avait franchi les montagnes au centre du japon.
Contrairement à ses amis français et aux deux autres japonais qui
formaient la mission d’ échange avec la France, Yoshi n’était un
habitué des rues chaudes de Toulon et des fameuses petites alliées
qui faisaient le charme des lupanars les plus variés depuis Barcelone
jusqu’à Gènes. Bien sûr il avait fait des reconnaissances dans
quelques soirées interlopes et il avait frôlé le demi-monde du
Mourillon, mais il avait refusé de se perdre dans les fumeries d’opium
qui permettaient aux coloniaux de ne pas être sevrés de leurs vices
exotiques.
Toulon en 1880, est un lieu des plus paradoxaux. Une ville de
province, dont la bourgeoisie est des plus étriquée, où tout tourne
autour de l’état et de son service, que ce soit les militaires, les
fonctionnaires et même leur famille, ils ont tous cette indicible
consigne : apparaître irréprochables. Et dans cette même ville, tous
ces jeunes hommes rassemblés suscitent une incroyable énergie où
la fête peut aller jusqu’à la débauche. Il y a comme une partition
géographique de ces deux façons de vivre à Toulon.
Une partie propre, convenable, en adéquation avec la morale de cette
troisième République qui se construit. Les bâtiments de cette ville
haute sont à l’image de cette ambition de respectabilité sans faille :
de la toute nouvelle poste, de la chambre de commerce en passant
par le nouveau Musée-Bibliothèque de la ville. La sous préfecture est
en chantier depuis déjà plusieurs années et les immeubles
haussmaniens commencent à redessiner tout le plan de la ville. Les
trottoirs y sont larges et propres. Cela permet aux familles comme-ilfaut
de faire la promenade rituelle du dimanche, et aux dames de la
haute (ville) de ne pas maculer leur bas de robe avec la fange des
bas quartiers. Même les boutiquiers ont su s’adapter à ces temps
nouveaux et leurs commerces se sont conformé à ce mode de vie
plus bourgeois, moins mélangé, avec des commerces moins sales, et
des produits plus ciblés Toute une classe moyenne qui apparaissait ,
avec ses rites, ses codes, ses envies, ses grandeurs et ses
bassesses. Les dames de ce quartier ne sortaient qu’en panoplie
complète : une armature en forme de pouf qui a remplacé les amples
crinolines du troisième empire, les robes sont recouvertes
passementeries qui transforment les femmes de qualité en ornement
d’intérieur. Leur corset les enferme plus surement qu’une prison, mais
il est vrai qu’elles ressemblent alors à des reines hautaines et
dominatrices. Les chapeaux de l’année sont petits et en pointe, une
merveille de séduction, Les jeunes hommes de la ville ne sont pas
insensibles aux jeunes vierges ou demi-vierges qui paradent devant
eux et les mettent en émoi.
Il y a des degrés dans la descente morale de cette société, il existe
comme un purgatoire. Ce pourrait être les quartiers populaires. Là où
le petit peuple de la rade bruisse, bouge comme une troupe de
théâtre qui connaît parfaitement son rôle et qui le joue à la perfection.
Les appels des portefaix à la recherche de colis à transporter, le cris
des marchandes du cours Lafayette, qui rivalisent chaque jour pour
faire s’arrêter le chaland à grands renforts de mots parfois drôles,
mais le plus souvent graveleux. Le jeune japonais a été fasciné par
toute cette verve, par ces couleurs et il s’est rappelé des cris, et des
mêmes odeurs qu’il avait observé en entrant il y a si longtemps à
Yedo. Il aime cette partie de la ville, faite de coins et de recoins,
d’ombres profondes et de lieux inondés de soleil, comme en feu
durant l’été. Il a toujours aimé faire des croquis et il a ramené des
scènes paisibles saisies dans ce purgatoire. Il a découvert des petits
caboulots où il aime goûter à des plats simples mais aux saveurs
vrais. Il s’achète également des fleurs chez une petite marchande de
la rue Alézard. Plus tard ces fleurs seront destinés à un autre logis
que sa chambrée en ville, mais pour l’heure, il parfait sa
connaissance de la flore locale.
Si purgatoire, il y a, un enfer existe donc : à Toulon, il a pour nom la
« basse ville », ou encore le bagne. Un ensemble de rues où se
succèdent de nombreux estaminets, dont certains méritent davantage
le vocable de « bouge ». On reconnaît les limites de l’enfer aux
décorations outrancières, si indélicatement vulgaires, qui jalonnent
ces rues où l’on ne vient pas par hasard ; malheur au bourgeois qui
s’égare, car ici aussi, il y a des codes et une manière de porter son
béret ou sa casquette ; c’est un lieu où les grades et distinctions
restent à la frontière : tout est fait pour oublier, pour s’oublier, au
moins pour le temps du passage. Tous ces bars ont des ambiances
ou des « spécialités » différentes. Le décor y est pour beaucoup, le
mauvais goût y est du plus sûr. Notre jeune officier n’a pas renâclé,
et il a fait oeuvre d’ethnologue, en accompagnant quelquefois ses
compagnons dans leurs errances nocturnes. Mais, dans ces rares
occasions, il a conservé une posture d’observateur neutre, et il ne
participe qu’aux libations alcooliques et se retire avant la fin des
bacchanales. Ses camarades commencent d’ailleurs à se poser des
questions, sur la hauteur de sa vertu, ou le flou de sa virilité ?
Son allure est des plus nobles, et son protecteur a veillé à ce qu’il ne
manque de rien et représente dignement son pays. L’orientalisme a
marqué les esprits en occident et l’attrait d’un pays longtemps interdit
comme le Japon est des plus forts. Les officiers français le traitent
comme un camarade, car il a rapidement fait l’effort de parfaitement
parler français, et ils ont vite remarqué sa vivacité d’esprit et sa
volonté. Les françaises sont davantage attirés par son regard vif et
ses cheveux de jais.
Ses pas l’amènent souvent à marcher le long de la mer en partant du
petit port Saint Louis, en longeant la corniche et en remontant la petite
route du Cap Brun entre les grandes et belles « campagnes » des
riches toulonnais. Parfois au cours de ces promenades, le jeune
enseigne repense à cet enfant qui fuyait la guerre civile et ces
souvenirs rendent ces moments présents si paisibles. Il est si jeune et
pourtant il lui semble avoir déjà beaucoup vécu. Son pas est vif, et
souvent il dépasse quelques groupes, des couples en promenade, ou
bien des jeunes filles en grande conversation qui se protègent du
soleil printanier avec de jolies ombrelles qui lui rappellent son pays. Il
apprécie cette France où tout semble bien en place : les gens, les
idées, les immeubles et les institutions. Ce pays est si ordonné par
rapport au Japon qui vit une vraie révolution. Tout y est bouleversé :
les valeurs ancestrales qui doivent laisser de la place à la vie
moderne. D’où ce fracas de l’Histoire, et les bruits de plaques
tectoniques qui rentrent en collision : le Japon moderne contre le
Japon féodal !
A cette époque Yhosigoro Ito écrit à sa mère que la France est un
pays très beau, que les gens y sont certes civilisés, mais que cela ne
les empêche pas de le regarder parfois comme un animal étrange et
même certains vont lui parler ce que les français appelle « petit
nègre ». Pour se moquer d’eux, il met un point d’honneur à leur
répondre en alexandrins dignes de Corneille ou Racine. Il lui cite une
phrase appris récemment « passer pour un idiot aux yeux d’un
imbécile est un plaisir de gourmet ». Cela a beaucoup fait rire sa
chère maman.
La première fois où il est entré dans l’arsenal de Toulon avec un
groupe de camarades français, le jeune japonais qui a traversé les
mers a ces quelques mots surprenants :
- mais je connais cet endroit…
Tous ses camarades français s’esclaffent sans savoir que leur ami
ne se trompe pas et rend hommage au travail de Léonce Verny.
Tous ces jeunes officiers sont venus suivre les mêmes cours de
navigation que lui sur un bâtiment de guerre, joliment appelé « la
Dévastation ». Ce fier cuirassé de 31 officiers et 712 hommes
d’équipage représentait ce qui se faisait de mieux dans ces années
1885. Son commandant, le capitaine de vaisseau Le Bourgeois,
aimait à dire à ses jeunes officiers :
- Messieurs, malgré l’acier, nous sommes encore de vrais marins,
nos trois mâts, nos voiles carrées, nos focs et beaupré en
attestent…
Il ne se doutait certainement pas que son navire serait l’un des
dernier de ces dinosaures hybrides à arborer mâtures.
Yoshi avait été affecté à l’une des 4 pièces de 340 mm qui se
trouvaient sur les angles de la casemate, fixées sur des affuts mobiles
qui leur permettaient de couvrir 360°.
La jeune fille de très bonne famille, qui avait remarqué le regard
intense que ce jeune officier « exotique » portait sur elle, ne s’en était
pas lassée et elle venait chaque dimanche après midi au concert
donné par la musique de la flotte pour les marins et leur famille. De
regard en billets doux, puis de rencontres fortuites en promenades
consenties, l’alliance entre les deux cultures s’est insinuée dans la
sphère privée…mais de là aller au mariage ?
Par tradition, comme par bienséance, c’est le prétendant qui annonce
le premier ses louables mais pressantes intentions, la jeune fille ne
faisant alors que remarquer peu à peu les manoeuvres de
contournement de l’assaillant. La jeune Marie joua en partie ce jeu,
mais elle y ajouta quelques ingrédients personnels qui encouragèrent
le jeune enseigne. De concert en concert, puis de promenade en
promenade, l’enseigne gagna du terrain , mais la jeune fille n’en perdit
pas, telle une joueuse de go, jeu qu’elle ignorait alors, elle le laissa
venir pour mieux l’encercler !
Sa prose fut des plus inspirées et a su la convaincre que son bel
officier avait une vocation de mari !
Lettre de Yoshigoro ITO à Marie FRAPPAZ
Le 9 Mars 1887
Mademoiselle,
Il y a longtemps que je désire vous faire part de la vive inclinaison que je
ressens pour votre personne, mais chaque fois que je veux ouvrir la
bouche pour vous faire cet aveux la parole expire sur mes lèvres ; non
pas que mon inexpérience de la langue française qui me règne; et je suis
incapable d’articuler un seul mot. Cependant ne pourrais plus renfermer
sur moi la passion que vous m’avez inspirée je confie aujourd’hui a ma
plume bien impuissante à les rendre, l’expression des sentiments d’un
amour aussi vif que sincère.
En effet depuis que je vous ai vu pour la première fois sur le quai, votre
gracieuse image me poursuit doucement sans me laisser aucune trêve.
Au milieu de mon travail, je crois voir votre charmant visage ; partout où
je porte mes pas, je ne vois que vous, je ne songe qu’à vous
Oui Mademoiselle je vous aime, je vous adore, et je ne forme qu’un voeu
depuis que j’ai pu vous apprécier; c’est d’avoir su vous plaire et de n’être
pas jugé trop indigne de déposer à vos pieds mon respectueux
attachement.
Je vous prie Mademoiselle de prendre pitié de ma situation et répondez
moi, dite moi non pas que vous m’aimez, je ne suis pas assez fou pour
espérer tout d’abord une pareille félicité, mais au moins que vous me
permettiez de vous aimer.
Je suis avec amour et respect, Mademoiselle, le plus passionné et le
plus sincère de vos adorateurs.
Yoshi Ito
Puis, assuré de sa bonne fortune, Yoshi transmet la demande en
mariage de mon arrière grand mère à sa hiérarchie au Japon. Dès
réception, l’enseigne de vaisseau Ito est rappelé dans son pays
d’urgence. La demande relevait de l’empereur dont Yoshi était
vassal.
Une fois sa permission obtenue, le jeune officier repartit chercher sa
promise à Toulon. Ainsi Marie Frappaz s’en alla au pays de
« Madama Butterfly » pour épouser son bel officier oriental…mais,
chaperon il y eut, puisque Marie emportait dans ses bagages sa mère
Ernestine Vignetti (nom qu’elle portait par son second mariage).
Bien sûr, il faut admirer le courage de Yoshi qui a quelque peu bravé
l’autorité de son seigneur et maître, mais que dire de l’immense pas
fait par cette jeune fille, née d’une sage et bonne famille de province,
qui va braver de si nombreux interdits et préjugés pour oser
« s’amouracher » de ce prince exotique. Marie, pour être discrète, est
une femme résolue et elle sent que cet homme venu de si loin, va la
transporter dans un autre univers. Et si sa raison est effrayée, son
coeur est résolu. Marie Frappaz va traverser les mers par amour pour
ce bel officier.
Imaginez l’incroyable mariage entre occident et orient. Vision insolite
des kimonos d’apparat qui se mélangent aux très austères uniformes
de marine. Toute une partie de l’état major de la marine japonaise est
présente, et partage le salon avec les représentants de la cour
impériale, les uns en frac, les autres en tenue traditionnelle. Ce
mariage a une « gueule » folle : même un récit de Pierre Loti ou de
Victor Segalen n’en aurait pas rendu toute la couleur et l’éclat.
Yoshi fait une carrière brillante dans la cette nouvelle marine
japonaise et depuis l’école militaire, il a pour condisciple un certain
Togo
Quelques trente années plus tard, un étrange mouvement inverse va
se produire, comme l’irrésistible retour du courant de marée,
obéissant à la capricieuse influence de la lune, L’histoire est vraiment
cyclique…
Mon grand père maternel,
Henri Rouvier, ma grand mère Isabelle Sakura Ito
Etre envoyé au Japon était comme un rêve pour ce jeune enseigne,
dans son sémillant uniforme neuf. Il avait dévoré « Madame
Chrysanthème avec passion dès sa parution et l’orient était son
horizon. Tout ce qui était raconté sur le Japon, il le connaissait. Il
avait évoqué ce pays mythique avec des camarades japonais venus
apprendre le français ainsi que nos pratiques navales. Henri Rouvier
se levait le matin en pensant au japon et ses rêves éveillés
provenaient de l’est. Et puis cette passion s’est estompée avec les
hasards de ses affectations.
Il faisait une petite pluie fine, comme souvent en février au Japon,
quand débarqua ce jeune homme aux moustaches fines et à l’oeil vif
et émerveillé par la vie grouillante des quais de Yokohama, en cette
année 1909. Même si la traversée sur le « SS Australien » a été
agitée, elle lui paraît aujourd’hui la plus belle des aventures, son coeur
bat, il vit son rêve !
Les débuts ne sont pas faciles pour ce jeune homme plein d’idées
romantiques sur ce monde qui n’est pas toujours une merveilleuse
terre d’accueil.
L’homme de la rue est méfiant envers tout étranger, d’autant plus
méfiant que celui est souriant. Le jeune homme va apprendre à
décrypter cet univers où tout est codé.
Sans pouvoir prétendre être un apollon, c’est un homme au physique
agréable, des traits réguliers, des cheveux très noirs avec une raie
bien marquée, des yeux tout aussi sombres que sa chevelure et une
petite moustache dite « en guidon de vélo » comme il était de bon ton
dans ces années là. Pour l’époque l’homme était sportif, il sortait
d’une formation aux fusiliers-marins de Lorient et pratiquait
assidument le tennis. D’après certains ragots, le jeune officier ne
laissait pas insensibles les personnes du beau-sexe. Et si cela ne
suffisait pas pour affirmer son charme, ce militaire avait une âme de
musicien et jouait brillamment Bach, Beethoven, Couperin, Scarlatti,
mais aussi les plus controversés Franck et Debussy. Ses oeuvres en
aquarelle qu’il a ramené d’Indochine et d’Annam démontrent
également quelques vertus picturales pour rendre avec grâce la
beauté mystérieuse de la baie d’Along.
A l’époque la Marine recrutait de ces officiers aux talents littéraires et
que les humanités et l’amour du voyage avaient poussé vers cette
Marine de l’Empire.
Le Japon, en ce début de XXème siècle a tout pour fasciner ce jeune
homme. Yokohama est la porte du Japon vers l’occident : il parcoure
des quais encombrés de marchandises, il longe des échoppes où se
font les achats des marchands qui viennent de tout l’archipel. Les
kimonos résistent aux habits européens qui ont fait leur apparition
depuis maintenant une dizaine d’années. C’est d’ailleurs de petits
détails, des vêtements mal assortis, une façon étrange de mélanger
des habits quotidiens et certains atours de cérémonie. Il a croisé la
veille, un vielle homme qui avait pris un air important en se pavanant
avec un chapeau claque et une redingote digne du président Lincoln ;
mais le détail qui tuait l’ensemble était ce méchant caleçon rose qui
ornait le bas et prêtait à sourire au jeune homme un peu guindé qui
avait fraîchement débarqué d’occident.
C’est vers les années 1906 ou 1907 qu’il commença à être de
nouveau fasciné par le Japon au cours de plusieurs escales qu’il y fit.
Son esprit était alors mélancolique, une jeune fille de Toulon venait
juste de rompre avec lui…il en a parlé à ses camarades comme d’une
fille très belle et intelligente…et depuis le départ de la Méditerranée,
parfois son regard s’embrume et ses yeux semblent au bord des
larmes.
Ainsi si Henri vit dans cet étrange pays-monde, ce n’est pas par
hasard mais par choix. Il a voulu pour une grande part vivre à la
japonaise Aussi il ne fréquente pas que les boui-boui miteux du port,
comme de nombreux marins étrangers ; il loge dans une petite
maison modeste, au centre d’un petit village situé entre le port et la
ville, entre Yokohama et Tokyo. Il voulait échapper à l’agitation de
Yokohama qui en quelques vingt ans, d’un port de pêcheurs était
devenu une ville de 150,000 habitants.
Ses seules sorties mondaines, en uniforme, sont réservées à
l’Ambassade. il est aussi parfois l’invité de la bonne société japonaise
et il ne refuse jamais une occasion de parfaire son japonais. Il est
souvent déçu, car dans la classe bourgeoise ou aristocratique on se
fait un devoir de parler un français correct et même quelquefois
parfait.
C’est au cours de l’une de ces soirées, somme toutes assez
ennuyeuses et répétitives, que le jeune Henri Rouvier rencontra son
chrysanthème ou plutôt son cerisier. La demoiselle était une jolie
fleur fragile, répondant au délicat prénom japonais de Sakura, adossé
à celui d’Isabelle…une fleur à moitié orientale qui parlait un français
impeccable. Entre champagne et petits fours, il se laissa emporter
par les danses et par la petite voix fluette de la demoiselle. Henri était
frappé par une fièvre plus maligne que la malaria, une maladie qui
allait boucler cette étrange histoire d’amour entre orient et occident.
Isabelle-Sakura était la fille de Yoshigoro. Devenu amiral et grand
personnage de l’Empire du Soleil-Levant, récent vainqueur de la
bataille du Yalou en Corée contre la flotte Sino-Russe. Cet homme si
imposant est aussi l’un des amis d’enfance de l’Amiral Togo. Ce haut
dignitaire avait pour souhait que sa fille chérie épouse un jeune
officier de marine japonais. Henri a du livrer bataille et l’amiral a du
évaluer la sincérité de cet homme, en se rappelant certainement ce
jeune officier japonais qui avait, lui aussi, franchi le Rubicon et bravé
les préjugés de son temps pour emporter sa belle dans son pays.
Du mariage, il reste cette photo dans l’illustration. Il y a là, le
croisement de deux mondes : les vêtements des japonaises, les
uniformes des hommes, cette maison à l’occidentale. La mariée porte
une magnifique robe blanche à l’occidentale, avec un long voile et une
traîne, ses soeurs sont vêtues en kimono de cérémonie. Henri
Rouvier est pensif sur la photo…
J’ose à peine imaginer l’arrivée en France de ma grand mère, de
Bonne-Maman. Quel incroyable déracinement. Isabelle-Sakura qui a
du être élevée dans l’idée d’une France idéale par ses parents. Son
père , l’amiral était encore et toujours un incorrigible francophile, sa
mère qui avait quitté la France de Jules Grévy et les grands rêves
coloniaux de ces temps du début de la troisième république, la France
des grandes industrialisations, comme le chemin de fer et les
premières grandes routes. Dans la tête de ses parents, cette France
là, dynamique et généreuse vivait toujours. La France que rencontra
Isabelle en ce matin de 1911 en entrant dans le port de Marseille,
n’était plus ce pays optimiste, cette terre qui regardait le reste du
monde avec confiance, mais un pays au bord de la guerre, déjà rongé
par la haine entretenue du « boche », des passions mauvaises qui
avaient envahi toute la société française et qui n’ont pas favorisé
l’arrivée de cette jeune femme venue du lointain.
Le romantisme n’est plus de mode, et cette époque qualifiée de
« Belle époque », mais à quel titre, était beaucoup plus âpre que
celle où Yoshi avait posé les pieds sur cette terre de Provence.
L’orientalisme était un peu passé de mode, la France est
profondément marquée par son empire colonial, et tout ce qui n’est
pas de son sol est un peu « métèque » ou « rastaquouère ». Les
sociétés sont comme les hommes leurs humeurs sont changeantes et
peuvent les conduire du meilleur au pire.
A Lorient, ce sont les indochinois qui ont marqué les esprits de ce
début de siècle et leur est allé croissant. Ainsi vont les choses : tout
japonais devient alors un annamite ou un tonkinois, un « gniaqwé »…
Même si dans cetoui mais te lointaine Bretagne, ils sont rares, les
étrangers font l’objet d’attaques incessantes dans cette presse
d’avant-guerre
Début 1911, ils reviennent tous les deux vers Toulon, ou plus
exactement Henri est affecté sur le « Jules Michelet » et ils
s’installèrent au 24 Boulevard de Strasbourg.
Ils étaient arrivés à Toulon depuis peu, nous étions le 25 septembre
1911 quand un jour au lever du soleil, une énorme explosion a fait
vibrer Toulon. Le cuirassé « Liberté » est l’un de ceux construits sur
les plans d’Emile Bertin. Sur le bord, les hommes ont entendu un
frémissement sinistre, puis ils virent un peu de fumée. Le feu avait
pris dans les soutes avant tribord et il se propageait à grande vitesse.
Dans ces cas là, ce sont les gaz qui tuent plus surement que les
flammes. Des navires les plus proches, les marins ont pu entendre les
cris de détresse de leurs camarades…et ils sont horrifiés de ne rien
pouvoir faire, en les voyant se jeter à l’eau, parfois enflammés.
Le peuple de Toulon s’est rassemblé de plus en plus nombreux sur le
quai Cronstadt.
A bord, des volontaires risquent leur vie pour finir de noyer les soutes.
Quand l’officier de garde fait sonner le poste d’abandon, il est déjà
trop tard…une immense explosion retentit à 5h53 du matin …la
Liberté a sauté !
.Cet événement incroyable survient alors que la petite famille s’est
installé Boulevard de Strasbourg et Guy l’aîné des enfants est déjà
venu au mnononde. Voici donc le nouveau lieu de résidence du jeune
couple qui est placé sous le signe d’une catastrophe. Isabelle a pris
ses aises, elle commence à recevoir ses chers objets en provenance
du Japon par bateau. C’est tout un « bazar » hétéroclite qui a envahi
ce petit appartement haussmanien de la haute ville de Toulon :
satuettes de jade, paravent précieux, et même deux superbes
armures de samouraï, cadeau de son père, qui connaissait son
attirance pour l’histoire du Japon médiéval. Mon grand père Henri est
alors soumis au régime des « béatitudes » : trois jours aux Salins
d’Hyères et 4 jours à Toulon. Ce régime sépare trop cette jeune
famille, et la décision est prise de déménager pour un cabanon des
Salins, situé sur les bords du Gapeau. Ce fut le début pour l’oncle Guy
d’une brève carrière maritime sur une barcasse propulsée par
l’aviron…Je m’imagine Isabelle, ma future bonne maman telle une
African Queen, ou une princesse des bayous. .
Cet avant goût d’exotisme ne faisait que précéder le départ du couple
pour l’Indochine, et Saïgon, avec le beau titre d’adjoint au
commandant de la Marine.. Après une année paisible et de vrais
vacances tropicales, la guerre a même atteint la mer de Chine et
Henri a eu un travail très prenant pour communiquer le plus
d’informations possible sur la situation navale de la région, mais aussi
pour assurer la protection des cargos qui acheminaient les matières
premières indispensables pour mener la guerre en Europe , et en
particulier les navires devaient échapper au bâteau corsaire allemand
l’Emden.
Ce mystérieux ennemi était tapi dans les eaux tropicales et tel un
chasseur, il guettait ses proies en rôdant entre l’Océan indien et la
mer de chine. Ce croiseur a davantage semé une terreur
psychologique, mais avec une certaine efficacité : coulant dans ces
eaux si paisibles dix huit navires marchands, mais aussi un croiseur
et un destroyer britanniques. L’ogre était donc aux confins de
l’Indochine et Henri a oeuvré pour apporter sa pierre à la traque du
corsaire.
L’histoire de L’Emden commence au début du siècle précédent. Le
croiseur Emden rejoint l’escadre de l’amiral Von Spee dans le
pacifique, c’est en rejoignant cette nouvelle position qu’il arraisonne
un premier paquebot, le Riasan, bâtiment russe. L’amiral Von Spee
qui se sent isolé va faire route à l’Ouest pour regagner l’Europe.
L’Emden reste dans les eaux orientales . A partir de ce moment, il
n’aura de cesse de traquer et couler tous les bâtiments commerciaux
qui ont le malheur de croiser sa route. Sa présence va gêner tout le
trafic entre l’Orient et l’Occident, et influer sur le ravitaillement des
troupes qui combattent. Mais l’Emden va ensuite tenter d’attaquer les
ports anglais le long des côtes indiennes. C’est en trop pour les alliés
qui décident de lui livrer une chasse impitoyable. Von Muller est
repéré par un navire italien qui signale sa position, et dès lors il sera
pourchassé par toutes les escadres alliées présentes dans l’Océan
Indien. La presse britannique se déchaîne contre l’Amirauté « Baleine
impuissante à avaler le petit poisson Emden »…
Le corsaire va ravitailler aux îles Cocos, et il veut également y détruire
la station T.S.F, mais deux croiseurs australiens surviennent tandis
qu’une partie de l’équipage de l’Emden est occupé à détruire les
installations de l’ïle…le croiseur Sydney attaque et malgré des salves
précises de l’Emden, il parvient à détruire la télémétrie de corsaire, le
rendant imprécis dans ses tirs. Bientôt Von Müller n’a d’autre choix
que d’échouer son navire sur les récifs. Il essuie encore quelques
salves avant de hisser le pavillon blanc.
Henri Rouvier, de son poste fixe à Saïgon a collaboré à cette fin du
corsaire, en rassemblant les informations, en les communiquant aux
autres escadres de jour comme de nuit. Un travail patient, moins
visible mais efficace.
La maladie a atteint Henri. Toute la famille replie bagages en fin 1916,
et ce fut une croisière très triste sur le « Polynésien », paquebot
régulier des messageries maritimes. Un sous-marin allemand était
signalé dans les parages, et Henri mon valeureux grand père, même
diminué, avait décidé d’entraîner une partie de l’équipage à la
manoeuvre de l’unique canon du bord, tel Dom Quichotte à l’ombre
des moulins. Pauvre Henri, qui livrait sa propre guerre contre la
maladie. Et c’est un homme fatigué et aigri qui dut limiter ses
activités à des tâches administratives, et finalement il a du arrêter de
travailler, affaibli et décharné. Il y eut plusieurs batailles pour qu’enfin
il baissa pavillon dans la nuit du 11 au 12 juin 1920, dans leur
appartement du 2, place de la Liberté. La mort de mon grand père
laissa Isabelle Sakura et son fils Guy, alors âgé de 9 ans, totalement
désemparés !
A peine dix années qu’elle était arrivé dans ce pays, si fermé malgré
les apparences…et puis la guerre qui avait changé les mentalités. La
belle époque avait laissé place à un esprit individualiste, où ne
comptait que la jouissance en attendant la prochaine grande
« boucherie » mondiale.
Ma grand mère n’avait pas une grande largeur d’esprit, pour ce que je
me rappelle, et tous ceux qui l’ont connu ont confirmés que ses idées
étaient restées extrêmement rigides. Contrairement à l’une de ses
soeurs, ma tante Marguerite, qui avait suivi le même destin qu’elle :
mariage avec un jeune officier de marine français, le Comte
d’Albas…Isabelle, bonne maman, comme je l’appelais, avait une
vision étriquée de la vie. La période de l’entre deux guerres a du être
des plus pénibles pour elle : moralement et matériellement. Le
relâchement des moeurs, une certaine liberté des femmes, une
société en plein désarroi, mais vivante n’était pas pour rassurer
Isabelle Ito-Rouvier.
L’agonie de son mari avait été pénible et longue, mais elle avait aussi
eu le temps de s’y préparer. Quand bien même la société d’après
guerre a du faire une place à toutes ces femmes seules, les veuves,
la vie demeurait des plus difficiles pour elles, dans ce monde si
masculin. Bonne maman, qui n’avait que trente et un ans était
encore, sous ses vêtements noirs, une jeune femme désirable et qui
fût vite désirée.
Femme d’officier elle était, femme d’officier elle devait rester…c’est un
jeune lieutenant de vaisseau qui s’est révélé dans la guerre. Il a
commencé sa carrière dans la marine marchande, lieutenant au long
cours, puis mobilisé comme premier maître d’un chalutier, cet homme
intrépide va servir sur plusieurs navires de guerre. Puis il va être
affecté comme navigateur à des ballons captifs. Car à l’époque, les
marins, bons connaisseurs des vents, s’occupaient de ce corps
d’observation, et ces hommes étaient en première ligne, ils
constataient les avancées et les reculs des troupes amies et
ennemies, tout en essuyant des tirs fournis : un boulot ingrat !
Sylvestre Marcaggi, était né à Ajaccio en 1988. C’est à Rochefort
où il a été breveté pilote de dirigeable qu’ils se sont connus avec
Henri qui effectuait une mission en 1918 dans les différentes écoles
de la Marine. Les deux hommes, assez peu conformistes s’étaient liés
d’amitié. Il effectue un remplacement à Toulon sur l’aviso Arras en
1919, ce qui permet aux deux amis de se retrouver.
Henri présenta
Henri présenta
Sylvestre à son épouse, et l’homme devint l’ami du couple. Henri qui,
malade, ne sortait jamais, faisait une exception pour son ami et ils
allaient dîner tous les trois , après avoir confié Guy l’aîné et la toute
jeune Magali née en 1918, à la grand mère. De Rochefort où il est
toujours affecté, le jeune lieutenant Marcaggi fait plusieurs fois le
voyage de Toulon, car il voit son ami faiblir. A la mort d’Henri, il
viendra sur ses congés pour aider Isabelle à supporter et à organiser
les obsèques. Si en 1922, il choisit Cuers comme affectation ce n’est
pas seulement pour les Zeppelins, mais surtout pour se rapprocher
d’Isabelle…si jeune…si seule !

Un an plus tard, ses nombreuses visites à la jeune veuve
dépassaient le simple stade de la camaraderie, et son assiduité
n’avait d’égal que l’intérêt qu’il portait au jeune Guy, qui voyait dans
ce pilote, la gloire et la force d’un père si regretté.
L’homme avait déjà su conquérir cette petite famille.
En 1923, la Marine faisait parcourir de grandes distances à ses
Zeppelins, en attendant que l’aviation en soit capable. Le Dixmude
allait fréquemment survoler l’Afrique du Nord et la Méditerranée.
Ce 18 décembre 1923 le Dixmude appareille de Cuers pour une
nouvelle mission dont il ne reviendra jamais. On ne retrouva que le
corps de son commandant de Grenedan, au large de la Sicile…Le
Lieutenant de Vaisseau Sylvestre Marcaggi a disparu en mer dans la
nuit du 20 au 21 décembre 1923.
Pour Isabelle, ce fut presque un second veuvage, et une trace
indélébile sur son mental et son comportement futur : l’éternel
pessimisme.
Années noires et terribles pour cette petite famille, si isolée dans un
monde en plein désarroi : l’entre-deux-guerres. Isabelle va courir
dans toutes les administrations, elle va écrire partout et harceler qui il
faut ; pour enfin obtenir sa survie, avec le statut de « veuve de
guerre » avec « bureau de tabac ».
D’après maman, sa fille Magali, la vie ne lui avait pas semblé si
rude ; pourtant les fins de mois avaient du être difficiles, obligeant
Isabelle, Bonne-Maman , à louer une chambre à de jeunes étudiants.
Elle fait également quelques traductions pour des sociétés de
commerce de Marseille. L’appartement de la Place de la Liberté
devient une petite entreprise, qui restera très fragile. Guy, l’aîné a été
perturbé par les évènements et sa scolarité s’en est ressenti. C’est un
garçon vif et impétueux, mais cette énergie n’a pas été canalisée par
un père et ses actes vont parfois trop loin. Isabelle, sans doute trop
absorbée par la survie quotidienne, n’a probablement pas porté assez
d’attention et d’amour à son fils. Il en gardera une marque profonde
dans son coeur. Magali est comme un petit oiseau, qui ne pense qu’à
s ‘envoler du nid. Sa beauté la fait très rapidement passer de la fillette
charmante à la jeune fille désirée.
L’appartement de la Place de la Liberté voit alors un défilé régulier
des prétendants de mademoiselle Rouvier. Selon leur condition ils
reçoivent un accueil qui va de glacial à chaleureux. J’aime à imaginer
Bonne Maman en Cerbère de la porte !
Parmi ces fameux assidus, il y a heureusement pour moi, (d’autant
que nous émettions en présupposé que l’existence est un bonheur en
soi…c’est une autre question) un dénommé Pierre Bouillaut. Cet
homme discret, a eu le coup de foudre pour cette jeune beauté qui est
son exact opposé : diserte, d’un contact direct et facile, et d’une
spontanéité incroyable. Le jeune enseigne tombe sous le charme de
cet oiseau du sud, lui qui est né à Roubaix d’une famille originaire de
Lorraine et d’Alsace, et qui est d’un caractère aussi égal que celui de
sa promise est impétueux et riche en verbe. Magali avait 16 ans, le
mariage a eu lieu quelques mois plus tard, je vois la photo où ce joli
couple sort de l’Eglise Saint Louis sous la haie d’honneur des
camarades du jeune enseigne.
Le jeune couple s’installe, pas loin du port, rue Chevallier Paul, juste
à la limite de « Chicago », le quartier chaud très apprécié des marins
en goguette. C’est un des endroits les moins chers de Toulon. Mon
grand frère Frédéric y est né, neuf mois pile après le mariage.
Mais bon, les moments héroïques vont survenir au début de la guerre.
III Une réalité qui est dans votre histoire
A ce moment de mes récits, je vous dois la plus grande honnêteté et
j’y satisfait en vous avouant que l’histoire qui suit est celle qui me tient
le plus à mon coeur, non seulement parce qu’il s’agit de mon père,
mais également parce que j’ai vécu cette histoire, au moins pour sa
partie contemporaine. Quand l’Histoire (grand H), l’histoire familiale
(petit h) et ma vie se mélangent : cela procure des sensations
étranges qui alternent l’exaltation et le nauséeux. Au début ce type
de relation peut ressembler à un travail de simple généalogiste ou de
fabuliste, puis la légende familiale rejoint la réalité, et, là, l’alchimie
des mots est plus complexe et beaucoup plus « grave » pour votre
humble rédacteur.
Construire mon héros devient un travail délicat !
A priori, il y a davantage de matériau, davantage d’écrits. Mais il y a
comme un halo qui est constitué de ma propre vie avec le
personnage. Ce rideau de moments vécus peut être trompeur sur les
véritables réactions et les motivations de mon héros, si proche, si
présent encore.
La difficulté d’une histoire si proche…
Pierre BOUILLAUT, mon père
Pour une fois, je vais commencer par le début, malgré l’ambiance de
mélodrame qui rendrait cette histoire moins crédible.
Sa mère née Bernier, était déjà veuve d’un officier de l’armée, avec
un enfant, l’oncle Pierre-André Deiber (à propos duquel je vous
devrais quelques révélations ultérieures). En 1910, elle se remarie
avec André Bouillaut, mon grand père, officier d’infanterie, mauvais
choix car après avoir donné naissance à mon père, la grande guerre
arrive. Pour André Bouillaut, elle ne sera pas très grande et encore
moins longue, car il est tué lors des premières offensives allemandes
en Août 1914.
Un an plus tard, inconsolable, terrassée par tant d’adversité, sa
maman disparaît à son tour et, mon Pierre de père devient orphelin et
pupille de la nation.
Son grand père Bernier et sa grand mère le recueillent. Il a une
enfance tranquille chez ce couple tranquillement bourgeois. Lui est
commerçant drapier, et ils déménagent à Paris après la guerre. Ils
vivent à l’étroit dans un petit appartement du 10ème arrondissement de
Paris. J’imagine mon papa en saute-ruisseau à la Doisneau, mais
aussi en élève appliqué de la République.
Il est sérieux mais rêveur et ses lectures, comme ses dessins
l’amènent à tenter, parmi d’autres, le concours d’entrée à l’Ecole
Navale. Il y sera reçu grâce à sa note de 18 en dessin. Epoque
encore heureuse où les humanités passaient aussi par le goût et par
de nombreuses connaissances variées, même littéraires ou
artistiques. Un temps où les armées ne voulaient pas que des
ingénieurs…
Il est peu argenté, sa bourse de pupille est limitée et pour acheter ses
uniformes, il n’hésite pas à vendre à distance un parc à mules familial
qui se trouvait à Melles, petite sous-préfecture des Deux-Sèvres.
Pour l’intérêt du récit je vais faire une ellipse de 10 ans où Pierre va
aller à Toulon, se fiancer avec Magali, ma mère, avoir un fils aîné,
Frédéric, puis une fille Danièle. Papa participe à l’armement du sousmarin
Surcouf à St Nazaire, puis il rejoint Brest avec son navire, juste
avant la guerre.
Papa était en poste sur le sous-marin Surcouf à Brest. Un modèle
unique, très avancé pour son temps.
Nous sommes en juin 1940, les blindés allemands foncent sur
Cherbourg et Brest pour couper la France en deux.
En toute hâte, le sous-marin ravitaille et doit quitter le port, au milieu
des sirènes et des civils qui commencent à fuir la ville…
C’est la « débâcle ». Ce simple mot ne signifie pas seulement la
défaite militaire, la fuite de millions de personnes sur les routes de
France, mais l’écroulement moral d’un pays, toute une fierté qui a
implosé en une semaine où la bataille de France s’est jouée. Sa flotte
fait encore la fierté du pays et elle reste avec l’Empire colonial, son
dernier recours…nous sommes le matin du 18 juin, et les navires
français de l’Atlantique reçoivent in extremis comme dernier ordre de
la préfecture maritime de se réfugier dans les ports britanniques.
Maman assiste au départ et croise un officier de liaison anglais qui
court vers un navire affolé, et lui remet au passage les clefs de son
Austin garée au bout du quai.
« Profitez en, moi je pars pour longtemps… ». Délicieux humour
anglais, volontaire ou non.
C’est ainsi que le Surcouf va refaire surface devant Davenport.
« Une fois au port, nous apprenons l’ordre d’armistice et la
transmission du pouvoir au maréchal Pétain…durant plusieurs
jours, les Anglais hésitent sur la conduite à tenir, et les navires
sont alors étroitement surveillés par des soldats en arme. »
Dans la nuit du 3 au 4 juillet, une nuit très sombre, à tous point de
vue, les anglais ont pris la malencontreuse décision de s’emparer
des navires français venus chercher refuge chez eux.
Devant cette invasion de plus en plus oppressante, les hommes
des deux bords s’énervent ; le Commander anglais responsable de
cet assaut présente un ordre de l’amirauté britannique ordonnant aux
marins français de quitter leurs navires. Le commandant du Surcouf,
dont il sera louable d’oublier le nom, prit la courageuse décision de ne
pas en prendre, et il décida de quitter le bord pour aller prendre les
ordres de son amiral sur le croiseur « Paris », laissant ses hommes
face aux anglais armés et menaçants. Qu’est ce qui pu se passer
dans la tête de cet officier pour adopter une telle attitude.
Les officiers anglais semblent assez gênés au début, puis devant la
résistance des Français à quitter leur navire, la situation s’envenime,
les hommes s’emportent , il y a peu d’espace, les uns sortent leurs
revolvers, un sergent essaye de brandir son fusil armé d’une
baïonnette…un coup de feu éclate et il tombe raide mort n’atteignant
l’un des officiers français que sur le côté de sa hanche…des cris,
d’autres coups de feu !
Comme a dit mon père « …dans certaines circonstances, il faut
savoir agir sans ordres ! ». Voir un de ses camarades menacé par
un revolver et vider son chargeur sur les assaillants semble relever
de telles circonstances.
La suite des évènements fut des plus confuses, dans la bagarre
Pierre fut blessé à l’épaule. Par la suite, tous les blessés furent
transporté à l’Hôpital. Tout le reste de l’équipage fut envoyé à
Plymouth puis au camp d’internement d’Aintree.
Pierre a donc connu l’Hôpital maritime de Davenport, puis celui de
Liverpool. Durant quelques mois, il est interné dans la base lointaine
de Scapa Flow en Ecosse. En fait je n’ai aucune trace de ce passage
à Scapa Flow, j’ai juste quelques indices comme le fait de l’avoir vu
tous les matins engouffrer des anchois avec des oeufs au plat. Je me
doute que de telles habitudes culinaires exotiques ne peuvent
provenir que de lointaines contrées boréales. Papa a toujours été un
taiseux, homme du Nord, décidé mais discret, d’une nature timide
mais résolue. Je regrette comme beaucoup de fils, je pense, de ne
pas avoir assez bravé ce silence. J’aurais voulu avoir plus de détails,
et surtout connaître ses pensées à ce moment là, ses sentiments.
Parfois, je le regardais à la dérobée durant le rituel du petit-déjeuner,
et là parfois, je voyais son regard partir, et je sentais qu’il revivait des
scènes loin de chez nous. Je me rappelle le titre des mémoires de
Simone Signoret « la nostalgie n’est plus ce qu’elle était ! » …dans
ses yeux, je voyais que les souvenirs n’étaient pas aussi effacés qu’il
l’aurait voulu, mais en même temps, je sentais qu’il y avait du regret
dans ses souvenirs.
Ce que je sais par lui, c’est quelques courtes bribes sur ce séjour à la
pointe de l’Ecosse. Il était alors interné dans la base navale de Scapa
Flow. Les rares fois où il en parlait, je ne sentais pas de regret, mais
un souvenir plutôt agréable et lointain.
Evidemment, il serait facile de juger ce père devant ce choix…mais je
dois avouer n’en avoir ni l’envie, ni les moyens. Qui suis je pour ce
faire ? Est ce que lien du sang suffit ? et puis, je ne suis pas dans
cette situation écrasante de juin et juillet 1940 !
D’un côté la loyauté aux autorités constituées, comme l’on dit, mais
c’est bien un parlement élu qui a voté les pleins pouvoirs au Maréchal
Pétain, non ? De l’autre côté une nation, l’Angleterre dont le
réalisme est plus célèbre que sa loyauté, un général français peu
connu, plutôt un aventurier politique qu’un homme de confiance :
mon choix aurait été des plus délicats.
Mais il s’agit juste de relater un héroïsme qui au gré de l’histoire
penchera du bon bord ou non. Pour être tout à fait honnête et
transparent je me dois de vous parler d’un rapport que j’ai trouvé dans
ses papiers où Papa révèle que certains de leurs camarades de
captivité ont trahi et sont passé du côté obscur, celui de de Gaulle. Ils
dénoncent certains de leurs sous-officiers qui ont accepté de rallier
les forces navales françaises libres…il s’emporte contre le peu de
constance de ces hommes, et de leur fidélité achetée. Pour renforcer
leur force d’attraction les gaullistes répandaient la rumeur que le
Maréchal Pétain s’était secrètement accordé avec De Gaulle pour
défendre la France, chacun à leur manière, et ainsi sauver ce qui
pouvait l’être. Papa raconte qu’un second maître lui a déclaré « que
voulez vous, capitaine, je suis un malheureux, je n’ai plus de
chaussures, je n’ai pas d’argent, et je ne veux pas être torpillé en
rentrant en France. Je préfère rester en Angleterre ». Voilà les
héroïques motivations de ces futurs gaullistes. D’ailleurs, tous les
moyens furent employés, et nous apprîmes par la suite, déclare Papa,
que les femmes y ont joué un rôle. Et enfin pour parachever ce tour
de l’âme humaine, les gaullistes faisaient circuler de grosses sommes
d’argent. Tel quartier maître a reçu 400 livres pour prix de son choix.
Que les hommes sont donc faibles, cher Papa !
Des mois plus tard, les transfuges continuaient à essayer de
persuader leurs anciens camarades de franchir le Rubicon gaulliste..
Cela dit, le second maître n’avait pas totalement tort, le paquebot
Meknès fut bien torpillé en faisant route vers la France
Pierre est mis sur un paquebot faisant route vers Marseille, le
« Wyoming », navire américain qui le débarque le 24 décembre 1940.
Le lieutenant de vaisseau Pierre Bouillaut redevient un officier loyal
de l’Etat Français (appelé « Vichy »). Il reste affecté comme
canonnier sur plusieurs unités. Lentement la vie reprend avec les
deux enfants et la belle mère, incrustée mais utile à la maison.
Une année se passe à Toulon, avant la désignation pour la Tunisie. Il
s’agit de commander une batterie de canons au dessus de la baie de
Tunis.
Toute la famille, belle mère comprise, traverse la Méditerranée et
découvre les magnifiques camaïeu de bleu et de blanc de Tunis.
C’est une nouvelle vie, loin des peurs et des angoisses de la
métropole, qui s’offre à la petite famille Bouillaut. Une belle maison
vaste à La Marsa, quartier chic de Tunis, au bord de la mer. A Tunis
Maman rejoignait son grand frère adoré Guy Rouvier et son épouse
Simone. Lui y avait trouvé un travail dans la construction de routes, de
ponts et autres ouvrages dans tout le pays. Retrouver quiétude et
famille était alors un luxe rare, après ces deux années d’émotion.
La vie est beaucoup plus heureuse qu’en France et pour les enfants,
Fredéric et Danièle c’est comme de longues vacances, avec la plage
très proche, l’école qui n’était pas très intense. Les parents s’étaient
retrouvés après ces mois d’angoisse et de crise et leur bonheur était
rayonnant. Maman était une superbe jeune femme et l’un des dessins
d’elle qui date de la Tunisie montre sa beauté et la lumière qu’elle
dégageait. En Tunisie les enfants y étaient rois. François est né en
1942, amenant une grande joie, dans le foyer des Rouvier. La Marsa
c’était vraiment le paradis des enfants. Plus tard, l’invasion
américaine amènera un bien étrange aviateur français, à la fois
conteur et écrivain. Il « testera » ses jolies histoires auprès des
enfants de la plage…et c’est ainsi que la légende familiale veut que
Frédéric fut l’un des premiers enfants du monde à découvrir l’histoire
du « Petit Prince » (il y a peu de temps, il m'a répété que c'était là, pure vérité).
Papa avait le commandement d’une batterie de canons au dessus de
la baie de Tunis, et chaque matin, il s’y rendait en chevauchant le plus
dignement possible un petit âne, et à chaque chaos du chemin ses
grandes jambes menaçaient de toucher le sol. Son allure provoquait
le rire des enfants, mais il était heureux de gravir ainsi les pentes de
ces collines qui surplombaient la baie.
Parfois, il ramenait des fleurs des collines ou du romarin pour la
cuisine à Maman et à Bonne-Maman. Oui, ma grand mère maternelle
avait suivi depuis Toulon. Certes, cela n’était pas le mieux pour
l’intimité du couple, mais pour le côté pratique de la vie de famille,
cela comportait de nombreux avantages. Même si nous verrons par
la suite que cette présence ne fut pas sans conséquence sur la vie de
la famille.
Pour l’heur, tout ce petit monde apprécie la vie coloniale et douce.
Les parents reçoivent beaucoup d’amis, maman est déjà une
excellente hôtesse. Frédéric va vers ses 7 ans et il y a déjà devant
ses yeux les images de l’aventure et du rêve, de celles qui vous
marque un enfant pour la vie !
Les américains ont débarqués en Tunisie . Tout a commencé le 10
novembre 1942 et un véritable pont aérien qui se met en place pour
contrer l’opération « Torch » qui vient de commencer en Algérie et au
Maroc. Les allemands ont acheminé 15,000 hommes, 176 tanks et
beaucoup de canons vers la Tunisie.
Les troupes de l’axe se regroupent en Lybie, et face à cette menace
un accord est passé pour un ralliement des troupes tunisiennes de
Vichy aux alliés.
Durant plusieurs mois, les deux armées vont tenter des percées et
gagner des petites batailles peu décisives. Le résultat de cette
campagne dépendait du succès des troupes de Rommel. La bataille
de Kasserine semble démontrer que le Feld-Marechal va gagner la
partie. La 8ème armée britannique va briser cette avance, mieux
équipée, et dotée de troupes fraîches qui réussirent à faire reculer
l’Afrika-korps.
Les alliés auront mis plus de 6 mois pour entrer dans Tunis : mai
1943.
Très franchement, je ne sais rien du rôle de Papa durant cette longue
bataille. La seule chose que je sais, c’est qu’à l’issu il s’est retrouvé
du côté des alliés !
Après l’opération Torch, les alliés ont occupé toute l’Afrique du Nord
et ont récupéré les forces françaises de Vichy ainsi que les navires
présents dans les ports. Parmi ces navires, l’un d’eux est déjà une
légende. En 1940, devant l’avance allemande, il a fui Brest en toute
hâte et a été remorqué, au terme d’un voyage homérique, jusqu’à
Dakar. Trois mois plus tard, Churchill et De Gaulle ont pris des
résolutions funestes et ils attaquent Dakar, tuent de nombreux marins
et soldats français. Dans l’attaque, le Richelieu est touché, mais pas
coulé, les britanniques repartent en ayant totalement raté leur coup de
force et ayant attisé toute la haine et la rancoeur possible.
Un tel gâchis est dur à oublier pour les marins français, aussi pour
ménager toutes les parties, les américains ont décidé de rapatrier le
cuirassé dans leur pays et de l’armer avec des marins français, et
notamment les plus récalcitrants , que les anglais ne veulent plus
côtoyer ces « maudits » marins français de Vichy. En tout cas, ils
veulent les voir loin de leur île.
Les américains ont passé un accord avec nos nouveaux amis
britanniques : ils vont finir d’équiper le cuirassé Richelieu dans leur
arsenal de Brooklyn et ensuite de l’envoyer combattre en Asie aux
côtés des Alliés.
Papa va faire partie de l’équipage, et il est content de reprendre la
guerre, loin des rivalités européennes.
Je ne connais pas grand chose de cette période « Bataille dans le
pacifique », si ce n’est qu’il partit en fin 1943 pour l’arsenal de
Brooklyn à New York pour y être modernisé et recevoir ces fameux
radars qui ont changé le cours de la guerre navale et qui ont permis
aux alliés de remporter la guerre sur mer contre le Japon. Ensuite
vers 1945 il rejoignit l’Indochine pour participer aux combats contre
les troupes de Ho-Chi-Minh.
Ce que je sais ensuite, ce sont les privations, une fois la famille
revenue à Paris, les tickets de rationnement, et dans les lettres entre
Magali ou Pierre et la famille Rouvier restée en Tunisie, ces
incessantes demandes d’envoi d’huile d’olive à Paris. Dans tous les
courriers de cette période entre les quatre adultes, il ne ressort que
celle seule obsession nourissière.
Je laisserai mon héros tranquille, qu’il se remette de la guerre, et
jouisse d’une carrière belle et méritée…mais trop de quiétude nuit au
héros et c’est à la fin de sa carrière que l’histoire va le rejoindre.
Toute une période heureuse et plutôt calme se termine à Diego
Suarez, Madagascar. La baie magnifique sert d’écrin à une base
militaire française. Durant plus de deux ans, le port a accueilli de
nombreux navires de guerre américains venus relâcher en
provenance du Vietnam. C’était un ballet répété de fêtes et de
réceptions pour ces guerriers fatigués. C’est à l’occasion de l’une de
ces réceptions que j’ai découvert l’étonnant destin de certains
légionnaires. La base était constituée de la Marine pour son arsenal et
du 3ème R.E.I pour la garder. Un régiment composé pour l’essentiel de
jeunes troupes venues de l’empire soviétique encore puissant et de
nombreux allemands, héritage tardif de la deuxième guerre mondiale.
Parmi ces hommes, j’ai découvert ce soir là, le capitaine Raukhamp,
jeune pilote de la Luftwaffe, qui au lendemain de la défaite de 1945, et
pour ne pas perdre tout à fait son honneur de soldat était passé dans
la légion étrangère pour combattre le communisme en Indochine. Cet
officier était reparti simple soldat et il avait franchi toutes les étapes
pour regagner ses galons. Ce soir là, il était magnifique dans son
uniforme blanc de légionnaire, avec sa fourragère verte et rouge, et
surtout sa croix de fer noire qui se dégageait de sa poitrine. Mais il y
avait également parmi ces baroudeurs quelques personnages plus
contestables. Le numéro deux du régiment était le lieutenant-colonel
Erulin. Pour le lycéen de troisième que j’étais ce nom ne pouvait rien
dire, mais notre bon professeur de français, Monsieur Feutray se
chargea discrètement de nous déciller les yeux. Il lui a suffit de nous
recommander de lire « la question » d’Henri Alleg. Ce jeune
professeur communiste avait été torturé par les parachutistes français
en Algérie et dans son récit on pouvait le nom de deux de ses
tortionnaires, le sous-lieutenant Le Pen et le lieutenant Erulin. Très
troublé, j’en avais parlé à Papa. Il m’avait dit à ce moment là, que la
guerre pouvait pousser les hommes à commettre des actes ignobles
ou que normalement ils n’auraient jamais dû faire…maintenant ses propos
prennent une autre dimension, en sachant tout ce que je sais sur mon
père !
Je lui ai alors promis de rester discret. Mais j’ai regardé les fils Erulin,
que je trouvais déjà très « cons », d’un oeil plus compatissant : ils
étaient entre les mains d’un bourreau, pauvres enfants !
De toutes façons, mon secret a été vite connu de tous et Erulin a
d’abord eu son heure de gloire en sautant sur Kolwezi, et en sauvant
de « malheureux » coloniaux européens, et puis il a eu le bon goût de
mourir d’une crise cardiaque avant d’être rattrapé par ses actes de
jeunesse.
Le soir d’un amiral…
Pierre est devenu vice-amiral pour être précis, et son dernier poste
sera celui de préfet maritime de Cherbourg. A cette époque je fais
partie de l’histoire et j’ai été spectateur de la tragi-comédie qui va
suivre.
Tout est en place pour la pièce qui va se jouer dans ce port si lointain
et tranquille.
Des intérêts mondiaux qui dépassent les acteurs locaux : Israël, mis
en situation d’embargo par la France de Pompidou. Un objet de
convoitise qui est plutôt un prétexte et qui pourrait devenir la preuve
de la duplicité française : les vedettes construites dans les chantiers
de Normandie pour Israël. Car la suite de cette affaire allait révéler
que la France, ou du moins son gouvernement jouait un double jeu.
Faire croire au respect strict de l’embargo était gage de notre
crédibilité vis à vis des états arabes, et donc du pétrole…mais pour ne
pas perdre les commandes militaires importantes pour notre pays : de
continuer à vendre toutes sorte d’armes à Israël. Les vedettes
n’étaient donc qu’un épisode de ce combat douteux et peu avouable !
Tout était censé se passer discrètement, et au pire ne donner qu’un
entrefilet dans la presse. Tout a été préparé en quelques mois par
une cellule qui rassemblait le ministère des armées (des hommes qui
dépendaient du ministre directement), des espions qui relevaient du
premier ministre ainsi que des hauts fonctionnaires de l’armement ne
dépendant que de la structure militaro-industrielle et accessoirement
reliés à l’Elysée. Tout ce petit monde avait décidé de laisser les
vedettes partir vers Israël sans demander la permission officielle à
nos autorités : cela s’appelle du « secret défense ».
Pour ne pas trop impliquer l’état, nos bons experts ont imaginés de
laisser les vedettes armées d’équipages israéliens et surtout de les
faire sortir du port militaire deux semaines auparavant. Ce soir de
Noël 1969, tout était préparé.

Dans la nuit du 24 au 25 décembre 1969, les cinq dernières vedettes
se glissent dans cette nuit de fête, très froide, et dans le brouillard
nocturne les ombres des navires franchissent la première passe et se
dirigent vers les grandes passes de la rade de Cherbourg. Les
équipages laissent exploser leur joie en dépassant bientôt la limite
des eaux territoriales françaises…pendant ce temps, nous avons de
la famille à la maison, dans cette immense baraque qui date de
Napoléon et qui abrite les locaux de la préfecture maritime. Les
salons sont magnifiques et ornés par le mobilier national. Ce soir là, il
y a le rire des enfants, mes neveux et nièces, et je sens que les
parents sont ravis de rassembler tout notre petit « clan », autour d’une
tablée joyeuse.
Quelques jours plus tard, l’affaire éclate ; d’abord dans « la Presse de
la Manche » où un jeune journaliste Jean Levallois suivra l’affaire qui
marquera le début d’une belle carrière. Puis en quelques jours c’est
la ruée, que dis-je la curée !
Le téléphone n’en finit plus de sonner, j’ai parfois répondu et
raccroché au nez de pseudo reporters . Papa a vite été piégé par
France-Inter qui ne lui a pas dit qu’il était enregistré. Et dieu sait si ce
n’était pas un très bon « communicant ». Les hommes bien le sont
rarement.
Et puis ce fut le défilé des officiels et des « officieux ».
J’ai appris à reconnaître les barbouzes, ces merveilleux agents du
S.D.E.C.E et leurs improbables costumes gris perle. Et toutes ces
commissions parlementaires, Députés, sénateurs…comme si toute la
République s’était donné rendez vous chez moi, 12 rue des Bastions
50100 Cherbourg.
Tous ces types grisâtres n’avaient, à ce qu’il me semble maintenant,
qu’une seule mission : dédouaner le gouvernement et sauver le soldat
Michel Debré. J’avais croisé le bonhomme, un type hautain,
certainement assez renfermé et timide, mais qui compensait ce défaut
par une froideur systématique et je sais que cela n’avait pas
« accroché » avec papa. Le ministre avait dû lire dans son dossier
tout le passé mouvementé de papa, et ce type visiblement sectaire
l’avait jugé sans le connaître, ce qui est l’apanage des « nervi »
contrairement à leur chef de Gaulle qui avait su aller au delà des
apparences pour reconstruire son pays. Ce serviteur zélé de l’état se
devait de mettre en place un rideau de fumée pour épargner
Pompidou, et sa propre personne.
Heureusement toutes les tempêtes s’apaisent. Mais, c’est alors que
l’on découvre les débris sur les côtes. Cette tempête a heureusement
frappé mon père en fin de carrière. Un de ses camarades de
promotion (l’amiral Patou) était alors chef d’état major de la marine, et
il a pu empêcher le ministre d’obtenir la tête de mon père : mise à la
retraite d’office. Papa y a perdu sa 4ème étoile, mais il a pu éviter un
trop grand déshonneur et c’était important pour lui.
Bien sûr j’imagine qu’il a ressenti de l’amertume, mais son esprit
positif a repris le dessus et son vrai combat fut de savoir comment
employer sa retraite.
Juste un petit air moqueur à ajouter : cela ne lui a pas déplu que
grâce à mon ami de lycée Jean-Charles je sois invité à l’été 1971 à
aller en Israël, par le commandant de l’escadre des vedettes. Si le
canard enchaîné avait appris ça, on aurait bien rigolé, Papa et moi.
Me voilà donc, débarquant à Haïfa dans un appartement en haut du
Mont Carmel dans cette famille très sympa, un peu rigolarde de la
bonne histoire franco-Israélienne qui se jouait là. Avec Jean-Charles,
on est parti ensuite travailler en kibboutz pas très loin de Haïfa, le
kibboutz « Shaar Hammakim » si je me rappelle bien le nom.
Le héros repoussoir est un magnifique personnage, il faut l’avoir dans
sa collection. Il est chargé de nous rappeler que toute époque est
empreinte d’ambiguïtés et de choix, mais si certains ont pu sembler
plus évidents, en lien avec cette époque et les circonstances, comme
pour Pierre Bouillaut, mon père, d’autres ont été des choix
idéologiques beaucoup plus extrêmes. C’est fascinant, pour nous,
maintenant, de découvrir de telles abymes, et d’assister, sidérés, aux
conséquences des actes d’un tel personnage. Souvent, les
personnages noirs retiennent beaucoup plus notre attention et
frappent avec plus d’intensité nos imaginaires.
Le mouton noir
Pierre Vincenot
Dans toute famille, il y a des « phares », des repères, mais il existe
également des repoussoirs, des moutons noirs.
L’homme de cinéma que j’ai été, n’ignore pas que pour faire du
« positif » il faut un excellent « négatif ».
Certains personnages, qui ne rentreraient dans aucun Panthéon sont
utiles à la compréhension d’une époque. Et puis, il ne serait pas
crédible qu’une famille ne soit parsemée que de héros qui auraient
toujours fait les bons choix. Difficile de dire que le personnage dont je
vais vous raconter l’histoire est un héros, et pourtant sa démarche fut
certainement emplie d’idéaux et il a eu à son époque l’impression de
remplir son devoir !
Et pourtant quelle chape de plomb sur certains personnages de la
famille. Longtemps après j’ai trouvé cette citation de Sartre sur
internet : « Si nous voulons comprendre l’attitude de collaborateurs, il
faut les considérer sans passion et les décrire avec objectivité d’après
leurs paroles et leurs actes. »
Je sais très peu de choses sur Pierre Vincenot, ce cousin « préféré »
de maman. De temps en temps, elle faisait allusion à lui, et je sentais
qu’une grande émotion s’emparait alors d’elle. C’est pour ce souvenir
là, pour ce sentiment tendre qu’il suscitait encore chez maman que j’ai
envie d’en parler !
Je vais donc partir des quelques éléments en ma possession et je
vais retrouver avec les témoignages de ses compagnons de retrouver
sa trace, son parcours, ses croyances, ses peurs.
Tout commence à l’été 1941, Pierre est alors un jeune étudiant qui a
quitté sa Provence natale après la réussite au concours de Sciences
Po ? Il vient de terminer sa première année, et malgré la guerre et la
seule présence de vieux professeurs, il semble promis à un brillant
avenir, et puis cet été là, dans les nouvelles provenues de l’Est et le
déclenchement de l’opération Barberousse, l’Ours soviétique est
devenu le grand ennemi de toute l’Europe qui se doit d’être rassemble
autour de l’Allemagne et de son chancelier Hitler qui mène, lui, le vrai
combat. La guerre en 1939 et 1940 n’a été qu’un malentendu
entretenu par les forces juives et communistes réunies qui ont amené
certains pays comme la France ou l’Angleterre à effectuer les
mauvais choix. Les jeunes comme Pierre veulent bien croire à cette
fiction qui rétablit l’honneur et où la défaite totale et honteuse de notre
pays est présentée comme une vraie chance qui s’offre à lui !
Ces propos sont reproduits dans les nombreux journaux autorisés par
les Allemands, ou ceux qu’ils ont « suscités » pour envahir nos esprits
après avoir soumis nos corps.
Pierre Vincenot fait partie de ces jeunes, si influençables car tellement
humiliés par la défaite de juin 40. Pierre n’est pas du genre à lire
« l’Humanité » clandestine, mais plutôt « le Petit Parisien » et « je suis
Partout » avec les discours haineux de Jacques Doriot et de Marcel
Déat.
Le 7 juillet 1941, la presse collabo fait état de la création de L.V.F,
notamment « l’oeuvre » de marcel Déat…dans ce même journal il est
dit que « la L.V.F a été créée pour lutter, aux côtés de l’armée
allemande et de ses alliés jusqu’à la victoire finale sur la Russie et le
Bolchevisme. »
La Légion des Volontaires Français n’est donc pas une création de
Vichy, c’est vraiment la volonté de certains fanatiques de se regrouper
et d’aller au delà de la collaboration officielle. Cette L.V.F est parrainé
par le Cardinal Baudrillard ainsi que quelques académiciens comme
Abel Bonnard et Abel Hermant.
Pierre va effectuer sa rentrée 1941 en deuxième année de sciences
po et il reprend avec aigreur le chemin de la rue Saint Guillaume et
se résout mal à rester simple spectateur de l’histoire qui se déroule
sous ses yeux, ce n’est que après avoir ruminé ses frustrations durant
cette année que revenant en vacances chez son père Jean Vincenot,
il prend la décision de s’engager dans le bureau marseillais de la
L.V.F et il est l’un de ceux qui va passer avec succès les tests
médicaux rigoureux, empruntés à l’armée allemande. En ce 16 juin
1942, seuls dix hommes sur vingt ont été sélectionnés. Une fois
engagé, Pierre découvrira qu’il est l’un des rares « érudits » à avoir
franchi le Rubicon et que l’essentiel de ses camarades sont des
manuels qui ont réagi avec leur tripes plus qu’avec leur intellect !
Les mobiles ne sont certainement pas financiers et puis la guerre va
durer longtemps et le sort des hommes est si aléatoire.
Les débuts ne furent pas faciles pour Pierre et devoir endosser
l’uniforme allemand n’enragea pas le moral. Comme tous les autres
volontaires, il du se résigner à ne pas porter le combat sous les habits
de la France. Pierre qui est très croyant se confie à leur aumônier,
Mayol de Lupe et le « monsignore » l’aide à surmonter ses doutes et
réticences.
Le dernier pas est franchi en 1943 où Laval permet l’enrôlement de
français dans la Waffen-SS. Pierre va s’engouffrer dans cette brèche,
toujours pour combler son besoin de grandeur et d’aventure. C’est un
jeune français qui a mal à sa patrie et qui n’a pas trouvé la bonne
direction. C’est, comme tous les autres, un obsédé de la « menace
bolchévique », rendus tout aussi anglophobe par la maladresse des
anglais à Porsmouth, Dakar et Mers-el-Kébir.
Le passage à la SS, s’est fait soit volontairement soit contraint vers la
fin. Pour Pierre le choix a été volontaire, c’était aller au bout d’une
démarche intellectuelle.
Le passage avait été difficile, et les hommes de la L.V.F avaient fait
l’objet d’une reprise en mains dans un camp en Pologne. Pierre et
ses camarades interviennent sur l’axe Moscou-Minsk et tentent avec
d’autres unités de créer un point de fixation près de la Berezina (sic).
Les combats sont terribles et en deux semaines sur leur effectif de
400 hommes de départ, il y a plus de 40 morts et 25 blessés.
Le choc a été si rude, qu’il a vite fallu reconstituer des unités à partir
des débris de celles qui venaient de combattre. Certains venaient de
la Milice, d’autres de la Kriegsmarine ou de la Lutwaffe et enfin de la
SS.
Très vite, il a fallu donner une unité à cet ensemble hétéroclite
C’est pourquoi, tous ces hommes sont intégrés dans la Waffen-
Grenadier-Brigade der SS Charlemagne, au total plus de 7000
hommes. Pierre souffle un peu et après le déluge de feu et de boue
du front, il est agréable de toucher des uniformes neufs, mais le plus
grave est d’être doté d’un armement restreint et obsolète. 1945 va
être une année infernale pour ces troupes françaises, en quelques
semaines, se repliant à travers l’Allemagne, la division va perdre 2000
hommes.
C’est en se repliant vers Berlin que Pierre est blessé par un tir d’obus
et il se retrouve sur un lit d’hôpital entre Prusse et Poméranie. Mais, il
se remets sur pieds et repart au combat en février 1945. Son bataillon
est juste dans la charnière entre deux armées soviétiques, celle qui
descend la Vistule pour foncer sur Dantzig et une autre, formée de
soldats moins expérimentés qui veulent occuper la Poméranie. Pierre
est alors jeté dans la bataille, il est le chef adjoint de la section
antichar, son rôle est déterminant. Il sait exactement où placer ses
hommes. Il lit le paysage comme le ferait un conducteur de char, il
devine les routes des chars russes et il organise leur future déroute.
Pour Pierre qui adore les échecs c’est d’abord un défi intellectuel :
parvenir avec son faible effectif à arrêter une brigade blindée russe, et
parmi les plus récentes et les mieux équipées. Il a observé les zones
les plus bourbeuses, et il a fait disposer par ses hommes des
obstacles pour que les chars russes passent exactement là où il veut !
Puis vint le temps de la retraite vers février 1945, les troupes
reculaient sur le sol allemand. Les troupes allemandes et les autres
corps qui nous entouraient continuaient à nous suspecter de vouloir
nous débander. Même si ces hommes étaient venu de notre plein gré
combattre auprès d’eux, ils avaient du mal à comprendre leurs
motivations. Un étrange climat les a poursuivis jusqu’aux confins de
Berlin. C’est là que dans les derniers jours d’avril, Pierre a été blessé
par la chute d’un immeuble et qu’il a été fait prisonnier par une
colonne anglaise qui essayait de s’infiltrer dans ces faubourgs de la
capitale prussienne.
Il s’est réveillé dans un hôpital de campagne, il a été bien soigné,
mais en apprenant par ses compagnons de tente, qu’il risquait d’être
bientôt livré aux troupes françaises de Leclerc qui commençaient à
rejoindre Berlin, il a vite compris qu’il lui fallait s’échapper.
Une nuit, il déchira la toile de tente, il avait « emprunté » des affaires
à un civil qui venait aider à les soigner et qui avaient laissé ce soir là
quelques vêtements pour un des blessés qui allait retourner dans son
pays.
Pierre Vincenot a disparu de ce jour là, et on ne retrouvera sa trace
que bien plus tard quelque part au Maroc.
Pour ma part, brusquement, je me suis retrouvé face à lui, chez son
père, dans la villa de La Garonne, près de Toulon. Je ne savais pas
tout de son histoire, Maman ne m’en avait alors révélé que des
bribes !
Notes complémentaires:
- Un brin de fiction réaliste est utile pour relier les îlots de cet archipel.
Tant d’histoires différentes ont pu vous donner l’inspiration pour créer
votre héros potentiel.
Un héros doit :
- avoir des valeurs, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Pour cela
vous pouvez vous appuyer sur l’histoire et les valeurs changeantes,
qu’elle propose. Que ce soit au temps des croisades ou encore à la
Révolution, le héros va évoluer selon son époque et donc votre choix
de période va déterminer ses propres valeurs
En l’occurrence au vu de la constante de notre famille, je me vois
obligé de choisir un marin. La fonction du héros est importante !
Ensuite il lui faut des valeurs qui ont impliquées un choix difficile à un
moment de sa vie, que ce soit dans le sens de l’Histoire ou non.
Bien sûr, tout n’est pas à mettre sur le même plan : le choix de Pierre
Bouillaut ne fut pas celui de Pierre Vincenot, mais il n’y a pas le même
contexte, les mêmes enjeux. Entre rester au service de Vichy,
gouvernement juridiquement légal de la France et se retrouver officier
des S.S n’est pas répondre aux mêmes évènements et avoir les
mêmes contraintes. A priori, le héros pourrait sembler libre de ses
choix, mais à y bien regarder, il n’en est rien si certaines valeurs ne le
retiennent pas. Hyppolite pourrait quitter son navire et ne plus en être
le capitaine, mais il ne peut trahir ses valeurs et devenir un lâche en
se ruant sur les premiers canots. Certains autres capitaines ont pu
oublier cette contrepartie non écrite de leur noble fonction (Costa
Concordia ?).
En revanche, Yoshi a probablement fait le seul choix possible, car ce
jour là, tous les habitants du Château, hommes, femmes, enfants, ont
péri.
Ainsi pour avoir un « bon » héros, il faut un contexte propice : guerre,
révolte, naufrage, aventure…
Je suis certain que, nombreux sont ceux qui dans notre famille aurait
pu devenir de valeureux héros, mais les circonstances ne se sont
jamais présentées.
Car, il y a également ce facteur ineffable : la chance, le hasard ou le
destin (fatum). Certains sont de cette étoffe qui les amènera à
rencontrer leur destin lumineux (tragique ou non), tandis que d’autres
resteront dans l’ombre de l’Histoire. C’est peut être ce sentiment
d’injustice qui a poussé Bonne Maman, ma grand mère, a amplifier
ces moments fragiles où la petite histoire croise la grande Histoire !
Elle aurait pu se contenter d’un père déjà héros juvénile, mais non, si
par un glissement sur un homonyme il peut en plus devenir le
vainqueur d’une bataille historique, elle doit se grandir en sublimant
ses origines. Quant à son mari, Henri Rouvier, il est mort de façon
peu glorieuse, une simple maladie, ramenée d’Indochine, alors
pourquoi ne pas transporter sa fièvre aux Dardanelles, et situer sa
disparition à la fin de la grande guerre, 1918, c’est beaucoup qu’en
1920 à Toulon, dans un hôpital militaire.
Donc, cher lecteur, il est important de faire reluire le contexte, pour
faire briller votre héros.
Mais souvent le contexte, à lui seul, ne suffira pas, il faut ajouter
quelques ingrédients stimulants pour un héros. Il faut ce qu’Hitchkock
appelait le « Mcguffin ». Il faut trouver une motivation particulière pour
entraîner l’action héroïque : naufrage (Hyppolite), attaque subite
(Yoshi et Pierre Bouillaut) ou encore frustration ou humiliation (Pierre
Vincenot).
Pour favoriser ces éléments, il vaut mieux que le héros soit militaire, il
aura ainsi plus de chances de son côté. A défaut, il se doit d’exercer
un métier propice à l’aventure, ou pour le moins exercer une passion
qui le déplace d’un cadre routinier et conventionnel.
Si, malgré tout, il demeure un quidam, il n’aura que davantage de
mérite à accéder au statut de héros. De cet homme, petit, humble,
discret, qu’à un moment le destin transcende, je n’ai hélas trouvé
aucun exemple, mais je continue ma quête. C’est ainsi que je travaille
à mon tour à la fabrique des héros.
Mais dites moi, affreux primate misogyne…où sont les femmes de la
famille ?
Oui, vous avez raison, c’est à la fois injuste et cela rend ces récits un
peu bancales. Et pourtant, en relisant bien, vous les apercevez en
filigrane seulement, mais leur présence est pourtant au centre de ces
nombreuses histoires.
- La part des femmes
Pour Yoshigoro, rien ne serait arrivé sans la rencontre avec Marie
Frappaz. Imaginez que cette jeune fille, petite bourgeoise de province
n’ait jamais voulu prendre le risque de suivre son bel officier
exotique ?
Replacez vous en 1860, et à sa place auriez vous eu le courage de
rompre avec votre quotidien, avec votre culture…auriez vous pu
abandonner toute votre famille pour partir à l’autre bout du monde, et
vivre une incroyable aventure. Bien sûr le romantisme et l’orientalisme
de cette époque ont su se conjuguer pour entraîner cette jeune
provençale et lui faire traverser mers et océans, mais tout de même, il
lui aura fallu être d’une sacrée trempe !
La deuxième génération n’eût pas moins de mérite à faire le trajet en
sens inverse. A mon sens, ce fût même plus difficile…voici pourquoi !
Ma grand mère Bonne Maman, de son vrai nom Isabelle Sakura ITO,
a été élevé selon les deux cultures et elle pouvait, en théorie,
s’adapter à la France tout comme vivre au Japon. La réalité ne fût pas
aussi parfaite !
D’après ses quelques confidences, je sais que l’accueil français ne
correspondait pas à ses attentes et qu’une amertume latente a joué
depuis ce temps sur son caractère que l’on aurait pu qualifier de
lunatique et de tyrannique. Mais tout de même, la vie ne sera pas
facile pour cette jeune veuve de 31 ans qui devra élever ses deux
enfants, dans un pays dévastée humainement, moralement et
économiquement par la grande guerre. Un deuxième deuil, par la
perte de son fiancé dans la catastrophe du dirigeable « Dixmude », va
la persuader que la vie est une lutte âpre contre des évènements
forcément hostiles. Ses deux enfants Guy, mon oncle et Magali, ma
mère, ont dû se construire dans tout cet univers de dénuement et de
méfiance envers le monde. Les deux enfants ont alors réagi
différemment : l’aîné Guy a du très tôt se rebeller contre cette mère à
l’univers étriqué, et il a cherché à s’en dégager au plus vite, Magali,
Maman, quant à elle a pu compenser en étant à l’opposé de sa mère,
curieuse, avenante, avec une légèreté qui énervait beaucoup Bonne-
Maman. Là, où ma grand mère n’était que restriction et rigueur,
maman ne sera que sourire et bonne humeur apparente. Oui, je dis
« apparente », car j’ai souvent senti que son personnage de « petit
oiseau un peu exotique » n’était pas gravé en profondeur et que sous
le vernis élégant de la femme mondaine et parfois superficielle, il y
avait encore quelque chose de la petite fille anxieuse, et sa nervosité
qui pouvait percer quelquefois reflétait une nature plus complexe qu’il
ne semblait !
Ce sont pourtant ces deux femmes là, si dissemblables qui vont
traverser avec deux enfants toute la France de l’exode en juin 1940,
de Brest à Toulon.
Juin 1940, les allemands se rapprochent de Brest. Sur les quais c’est
la panique…Maman croise alors un officier britannique qui roule en
Austin…il en sort, hagard, et arrache les valises de son coffre, il sent
le regard de Maman, et dans un français approximatif il lui demande
« La voiture…elle pourrait servir à vous ? » Maman par instinct
bredouille un « oui » à peine audible que la voici avec les clés et les
papiers en main à regarder partir l’officier en courant. Bonne-Maman
se charge de profiter de la famille ITO où de nombreux diplomates
côtoient la lignée des marins. Justement il y a un de ses cousins qui
est en poste à Berlin. Après de nombreux coups de fils et de quelques
télégrammes. Elle parvient à joindre ce cousin. Il suffira de quelques
jours à travers la France occupée pour que parviennent au QG
allemand de Brest des autorisations de route (Ausweiss) et des bons
d’essence en assez grand nombre pour traverser le pays. Toute la
petite famille embarque dans l’Austin et part pour Toulon, sans se
douter qu’au même moment Pierre, le mari et gendre se trouve dans
un hôpital britannique, menacé de mort pour avoir « homicidé » un
officier de sa majesté Georges le sixième. La morale de cette affaire
est qu’il est plus important pour des « héroïnes » de sauver sa famille
que de réfléchir au « sens de l’histoire ».
…Manière de conclusion
C’est cette part là de l’héroïsme qui me touche le plus…le Héros,
n’est pas un robot, un monstre aseptisé, qui n’aurait pas d’autre
horizon que l’honneur et des valeurs intemporelles…non, ce sont
souvent des gens faillibles, avec leur fragilité, qui font au mieux selon
les circonstances et qui cherchent à ne pas trop « subir » et à rester
maître d’une partie de leur destin. Laissons le reste à l’épopée !

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