Accéder au contenu principal

Mai 68 au delà de la vérité, l'image!


Et si, chers lecteurs la meilleure approche de Mai 68 était une approche croisée?


Je m'explique: à l'heure actuelle, pour résumer, vous avez le choix entre les anciens combattants avec les yeux plein de nostalgie, des souvenirs riches, évidemment subjectifs, mais vécus  et de jeunes padawans dont le regard est au mieux universitaire, scientifique, froid et loin de certaines émotions nécessaires.

La voix médiane peut être prise au travers d'un travail qui s'appuie sur une mythologie de l'image soixante-huitarde.



Consacrée à L’image de Mai 68, la thèse d’Audrey Leblanc fait le choix d’une approche transversale, consacrée à un événement particulier. Il s’agit de travailler à l’échelle qui est celle du journalisme, pour pouvoir observer de façon précise son fonctionnement. Sous cette loupe méthodologique, le cas Mai 68, analysé à la fois dans son traitement événementiel immédiat et dans ses commémorations postérieures, apparaît comme un parfait laboratoire pour tester le rôle de l’image.
Par son analyse détaillée du fonctionnement des agences, la description inédite des mécanismes de la chaîne graphique, ou la manifestation du rôle décisif des iconographes, rédacteurs, vendeurs et autres intermédiaires, la thèse fait apparaître la réalité encore mal connue du travail éditorial de l’image, fortement marqué par les déterminations industrielles et commerciales. L’analyse méticuleuse du choix des photos, de leur mise en page, ou des planches-contact comme archive matérielle de leur exploitation révèlent le rôle crucial des agences, qui dessinent un paysage des possibles, très en amont de la décision éditoriale.
Une démonstration passionnante porte sur l’origine des caractéristiques stylistiques de l’imagerie principalement en noir et blanc de Mai 68. L’étude met pour la première fois à jour les difficultés d’impression du numéro récapitulatif des événements par Paris-Match, en juin 1968, qui impose exceptionnellement une édition en noir et blanc. Métamorphosant l’obstacle technique en ressource narrative, Match inaugure un récit qui décrit d’emblée la révolte comme un fait historique déjà révolu. La reprise et l’installation d’une mythologie du noir et blanc dans le traitement commémoratif est soigneusement déconstruite par la thèse.
Les anniversaires commémoratifs mettent en lumière le rôle de l’image dans la construction de la perception historique de l’événement. Contrairement à l’idée d’un simple accompagnement illustratif du récit historique élaboré par des spécialistes, on s’aperçoit de la force de la mise en scène des images au sein des projets éditoriaux. Ceux-ci font la part belle aux témoignages des acteurs, invités à commenter des images qui apparaissent comme les vedettes de l’événement. La manipulation du souvenir passe par un travail d’iconisation d’un petit groupe de photographies, présentées comme autant de preuves documentaires, alors qu’elles contribuent à orienter la vision d’un phénomène dont la presse n’a rendu compte que de manière partielle (insistant sur la dimension étudiante du mouvement, et minimisant sa composante ouvrière).
Audrey Leblanc établit que la célèbre photo de Cohn-Bendit faisant face à un CRS, devenue “LA” photo de Mai 68 dans la mythologie professionnelle (voir ci-dessus), n’a jamais été publiée dans un organe d’information pendant les événements. De même, l’institutionnalisation de Gilles Caron, décrit après coup comme le photographe emblématique de Mai, apparaît comme une construction éditoriale et l’occasion de valoriser les images du photojournalisme en tant qu’instrument du passage à l’histoire et au symbole. Cette dernière démonstration ouvre sur la conclusion paradoxale d’une amnésie médiatique, qui remet en question le mythe d’une prétendue “mémoire” historique. Celle-ci repose pour l’essentiel sur le travail de remobilisation culturelle et sur la mise en avant d’icônes ritualisées. Comme l’explique Audrey Leblanc: «Ces images “qui font l’histoire” font surtout l’histoire du photojournalisme».

* Audrey Leblanc, L’Image de mai 68. Du journalisme à l’histoire (EHESS, novembre 2015), jury: Françoise Denoyelle (ENS Louis-Lumière), André Gunthert (EHESS, codirecteur), Syvain Maresca (université de Nantes), Michel Poivert (université Paris 1, codirecteur), Michelle Zancarini-Fournel (université Lyon 1).
Lire en ligne:


Tout ce travail de recherche est dû à André Gunther qui a permis de "débroussailler" la mythologie Mai 68 


Gilles Caron et l'image de mai 1968




En mai 1967, un jeune photographe de 27 ans est envoyé par l'agence Gamma en Israël pour couvrir la présentation d'une ligne de vêtements lancée par Sylvie Vartan. C'est le premier reportage à l'étranger de Gilles Caron (1939-1970), qui vient de rejoindre l'agence nouvellement créée par Raymond Depardon, Hubert Henrotte, Jean Monteux et Hugues Vassal. De retour à Paris, Caron n'y reste que quelques jours. Le 5 juin, l'armée israélienne lance une offensive éclair sur le Sinaï égyptien: c'est le début de la guerre des Six-jours. Le photographe traverse le désert avec les blindés puis gagne le canal de Suez. Publiées sur 18 pages dans Paris-Match, ses images font la renommée de l'agence Gamma.
Dès ce moment, le reportage de guerre restera l'horizon d'un photographe qui s'installe dans la descendance d'un Capa. Si le fonds de négatifs conservé témoigne d'une belle polyvalence, son goût et son génie le portent vers le terrain le plus emblématique et le plus périlleux du photojournalisme. En novembre 1967, il est au Vietnam. Le contingent américain vient d'être porté à 525 000 hommes, les premières bombes tombent sur Hanoï. Son reportage sur Dak To, l'une des plus dures batailles du conflit, conforte sa notoriété.
Comme Henri Cartier-Bresson, Caron a le goût des compositions géométriques, qu'il est habile à isoler en un instant. Cette esthétique issue du constructivisme est adoucie par les leçons de la photographie humaniste, qui donne le premier rôle à la présence et à l'expression humaine. À cette rencontre des deux traditions qui marque la photographie de sa génération, Caron ajoute l'élan que confèrent les avancées de la technique, qui permettent de mieux contrôler l'image du mouvement. Son style est soutenu par des noirs charbonneux qui envahissent l'image et lui confèrent une grande puissance graphique. La photographie de Caron représente la synthèse et l'apogée d'une esthétique née à la fin des années 1920, appuyée sur le noir et blanc et le petit format. Son application au reportage de guerre produit des images à la fois mystérieuses et lisibles, au pouvoir d'évocation alors inégalé.
Gilles Caron revient du Biafra lorsque débute mai 1968. Les premiers jours de mai sont marqués par plusieurs manifestations violentes contre les forces de l'ordre: jets de pavés et barricades au quartier latin. Pourtant, ces incidents localisés ne sont pas encore pris au sérieux par les autorités. Les deux plus célèbres images du photographe, celle de Daniel Cohn-Bendit narguant un CRS et celle d'un manifestant poursuivi qui trébuche datent du 6 mai. Avant même la grande manifestation parisienne du 13 mai, qui met un million de personnes sur le pavé, Gilles Caron a commencé à photographier les événements comme une nouvelle guerre.
Dans une France où la télévision n'est pas encore un média de masse, ce sont les quotidiens et les magazines qui construisent l'image de l'actualité. Soutenues par la machine Gamma, les photographies de Caron, l'un des professionnels les plus actifs pendant la durée des troubles, sont plébiscitées par les journaux. Selon Hubert Henrotte, «70 % des publications dans la presse seront signées de lui.» Pour la réception immédiate comme pour la mémoire ultérieure de l'événement, l'image de mai 1968 restera largement tributaire du lyrisme dramatique de Caron. Deux ans plus tard, le photographe disparaît au Cambodge. Venant interrompre une carrière fulgurante, sa mort fige son oeuvre dans l'admiration et le souvenir.
Illustration: 47, rue du Vieux-Colombier, Paris, 6 mai 1968, photographie de Gilles Caron, © Contact Press Images.
Extrait de l'ouvrage: La Fabrique des images contemporaines, textes de Christian Delage, Vincent Guigueno et André Gunthert, éditions du Cercle d'art, 192 p., 101 ill. coul., 45 €, ISBN: 978-2-7022-0840-3 (publié avec l'autorisation des éditions du Cercle d'art).

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Une nouvelle série: L'aventure du "BEAU" ou "pourquoi l'Art contemporain c'est moche!"

  L'aventure du "Beau"    Comme pour tous ces mots "valise": Art, Culture, le mot "Beau" est miné dès le départ car tout le monde croit en connaître "vaguement" le contenu, ce qui signifie que personne ne le connaît vraiment. Ce paradoxe explique l'incompréhension et le désarroi qui accompagnent la découverte d'un Art qui s'est éloigné de la vague notion que l'école, nos parents, et nos expériences (heureuses et malheureuses) nous ont transmis. Partie 1 Ceux qui me connaissent déjà savent comment je procède avec ces notions d’art : comme un peintre, par petites touches…et comme un peintre je reviens souvent sur ma toile. Tout cela pour vous dire de ne pas vous offusquer de mes « répétitions », c’est voulu.   Le cours, appelons ces moments un cours ; ce cours donc va se dérouler en plusieurs phases :   L’acquisition de notions théoriques, ensuite il va s’agir de mettre ces notions dans un contexte réel, en essayant d’intég...

Comment créer son café littéraire?

D'abord pourquoi vouloir créer un café littéraire? C'est pour associer culture et convivialité. Discuter lecture, livres, auteurs, tout en sirotant une boisson fraîche ou tout en dégustant un café ou un chocolat permet de mettre à distance toute velléité de jugement et de simplement associer le plaisir de lire à celui de la boisson partagée. Faut-il obligatoirement avoir un statut commercial? Si c'est la seule raison sociale du lieu, oui, il faut s'organiser sur la base d'un commerce et comme tel, être enregistré au registre du commerce...si l'objectif est de dégager aussi un ou plusieurs salaires! Si c'est dans un but de rassemblement associatif et/ou d'animation d'un lieu ou d'un quartier, alors il faut que ce "café littéraire" soit mentionné dans l'objet social ou les actions liées à l'objet social. C'est dans ce cadre qu'un tel café peut exister dans une bibliothèque ou autre lieu culturel associatif. ...

Exposer des livres d'artistes...une solution pour une médiathèque

Bien sûr  il faudrait d'abord définir le livre d'artiste: vaste entreprise...entre les livres d'art, les livres illustrés et les livres de poésie et d'artiste...il y a de nombreuses éventualités. Non, soyons exigeants, je vous parle là, de véritables petites oeuvres d'art, où l'ensemble livre et contenu est comme un installation plasticienne. Dans chaque région, il existe des artistes qui réalisent de telles oeuvres, à vous de trouver ces petits incunables. Une fois oeuvres et artistes trouvés, à votre charge de les mettre en valeur. Un bel éclairage ne gâche rien, et une vitrine peut éviter bien des déboires.  Ensuite il faut apporter une médiation à votre exposition. Souvent il vaut mieux éviter l'artiste, lui même, ou alors se contenter de lui faire lire ou décrire des passages. Il faudra trouver une personne experte qui fera une exégèse de ces livres d'artistes.   A peu de frais, vous pouvez ainsi proposer une exposition de qualité, p...